Billet de blog 30 avr. 2020

Allez chercheurs, à vos éprouvettes! Réflexions d’un chercheur en colère

William Rostène, directeur de recherche émérite à l’INSERM, ancien Président de commissions scientifiques et de la Société de Biologie, fait part de la colère qu’il partage avec de nombreux chercheurs face à la gestion scientifique de la crise.

William Rostène
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La crise du Covid a permis aux politiques, pour la première fois depuis bien longtemps, de comprendre enfin la place importante que devrait tenir la recherche dans un pays comme le nôtre. On peut, et on doit sans doute critiquer les prises de parole intempestives, les contradictions, les erreurs des agences de Santé et de l’Académie de Médecine. Il faut faire preuve d’humilité quand on ne sait pas. Mais face à une telle crise, il faut aussi avoir du courage et aller vite. Cette crise sanitaire illustre les méfaits de la bureaucratie, en particulier dans le milieu de la recherche.

Depuis le début de la crise sanitaire que nous connaissons, les mots « scientifiques » et « recherche » sont sur toutes les lèvres. Il a fallu attendre le Covid pour qu’un gouvernement prenne conscience de l’importance de la recherche dans l’activité économique d’un pays.

Déjà, au 19ème siècle, des chercheurs comme Louis Pasteur et Claude Bernard, mais aussi des hommes politiques comme Paul Bert et Victor Hugo, s’étaient fait l’écho, sans grand succès, de la « douleur du savant et des sciences qui ne réclament que des moyens de travail, le génie qui les mettrait à profit ne leur ayant jamais manqué »1,2,3. Déjà les priorités nationales excluaient la recherche scientifique, la France prenant petit à petit du retard face à ses grands rivaux de l’époque, l’Angleterre et surtout l’Allemagne.

Difficile de croire que les choses aient véritablement changé. D’autres rivaux sont apparus, la suprématie américaine, et bientôt, celle des pays asiatiques. Pour les gouvernements successifs de la Vème République (sauf peut-être sous l’impulsion de deux ministres, Hubert Curien et Jean-Pierre Chevènement), les budgets de la recherche ont été classés dans la rubrique « dépenses » plutôt que dans celle des « investissements ». On en voit les conséquences aujourd’hui. Notre recherche croule sous une bureaucratie et une technocratie insupportables. Les chercheurs passent leur temps à remplir des demandes de fonds pour des agences dont un faible pourcentage aboutit, alors qu’ils devraient se consacrer à leurs travaux de recherche. 

Est-ce pour se donner bonne conscience que le gouvernement actuel s’est entouré d’un conseil scientifique dont la majorité des Français ne comprend pas les décisions, souvent contradictoires. Est-il raisonnable de voir se succéder sur les plateaux TV de soi-disant experts, qui ne sont pas toujours de véritables chercheurs, et qui ont une opinion bien tranchée sur la façon dont on pourrait lutter contre ce virus ? Le virus de la notoriété fait presque autant de ravages que le Covid dans les décisions politiques et dans la confiance des Français par ce qui est dit, souvent sans fondement. Heureusement que, parfois, quelques vrais scientifiques s’emploient avec humilité, à expliquer au grand public les aspects encore inconnus de ce nouveau virus.

Dans ce contexte, la défiance des Français vis-à-vis des décideurs est parfaitement compréhensible. Depuis le début de la crise, outre l’histoire des masques, on nous a beaucoup parlé des tests. Là aussi dans les premiers temps, il fallait développer, comme l’ont fait de nombreux pays, des tests PCR, mais nos académiciens et le conseil scientifique ont dit que ces tests ne pouvaient donner qu’une idée de la contamination, puisqu’ils ne détectaient que la présence ou non du virus dans notre organisme. Et maintenant que nous approchons du déconfinement, il faut soudain augmenter à 700000 par semaine le nombre de tests PCR.

Or, depuis le début de la crise, nombre de chercheurs réclament la réouverture de nos laboratoires publics, fermés dès la mi-mars par mesure de précaution par les directions de nos organismes de recherche. A nos demandes, nous n’avons eu en retour que de vagues réponses de type administratif. Il y a pourtant dans nos laboratoires de nombreuses machines PCR et des kits de base pour les faire fonctionner, en collaboration avec les personnes compétentes ayant les autorisations de tests pour le Covid. La ministre de la recherche, qui brille par son absence dans le débat, et les directeurs des organismes, ainsi que certains présidents d’université, auraient pu relayer l’information et envisager de réquisitionner nos laboratoires, ou une partie de ces derniers, pour participer à la mobilisation collective, comme ce fut le cas pendant la seconde guerre mondiale afin de participer à « l’effort de guerre », et comme cela se fait aujourd’hui dans certains pays comme l’Allemagne ou le Canada. Nous sommes confinés chez nous à attendre. Le premier ministre a dit dans son programme de déconfinement devant l’Assemblée le 28 avril que « l’on a fait sauter les verrous et nous allons avoir une mobilisation des laboratoires publics et privés ». C’est certainement vrai pour les laboratoires privés, pour des raisons évidentes, mais pour les laboratoires publics, il faudra encore attendre que la machine administrative se mette en marche. 

William Rostène, Directeur de Recherche Emerite à l’INSERM

  1. «Des Lettres, des Arts et des Sciences«. Intervention de Victor Hugo à l’Assemblée Nationale le 11/11/1848.
  2. Lettre de Louis Pasteur à Léon Gambetta le 25/12/1881.
  3. « Je suis Paul Bert ». William Rostène, Editions Jacques André, 2015.

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