Billet de blog 9 avr. 2010

L'occasion : vendre plus pour acheter plus

Par Marie Astier et Cécile Debarge. Chiner, fouiner, traquer la bonne affaire, la crise pourrait bien avoir aidé à une révolution dans les caddies. Pour de nombreux consommateurs avertis, plus question de payer le prix fort.

Cécile Debarge
Journaliste indépendante
Pigiste Mediapart

Par Marie Astier et Cécile Debarge. Chiner, fouiner, traquer la bonne affaire, la crise pourrait bien avoir aidé à une révolution dans les caddies. Pour de nombreux consommateurs avertis, plus question de payer le prix fort. La crise a emporté avec elle les dernières étincelles du pouvoir d'achat. Et pour maintenir leur niveau de vie, les plus rusés préfèrent acheter du «déjà utilisé» que ne pas acheter du tout. Avec à la clé, le sentiment de gaspiller moins et, souvent, de dénicher le charme digne d'une caverne d'Ali-Baba.

Plus qu'un effet de mode, les achats d'occasion font désormais partie du paysage commercial, avec des acheteurs et, surtout, des vendeurs de plus en plus nombreux. D'Emmaüs aux dépôts-vente en passant par Internet, la crise a laissé son empreinte et auguré de nouveaux modes de consommation. Tour d'horizon de la débrouille commerciale à Lille et dans ses environs.

  • Emmaüs : à la recherche de la bonne affaire


Dans son petit bureau dans lequel trainent quelques objets à réparer, Pierre Van-Heireweghe, président de la communauté Emmaüs de Wambrechies veut éviter toute ambiguïté : «N'allez pas dire qu'on en profite». C'est que le magasin d'Emmaüs est un paradis des bonnes affaires. Le principe est simple. Les membres de la communauté récupèrent les biens dont veulent se séparer les particuliers, les réparent si besoin, puis les mettent en vente dans le magasin. Un bric-à-brac abrité par un grand entrepôt en parpaings, où les stands sont tenus par des bénévoles. Un vide-grenier permanent, qui en temps de crise a de quoi attirer le consommateur en mal d'économies. Mais y a-t-il plus de clients grâce à la crise?

Pierre Van-Heireweghe, directeur d'Emmaüs Wambrechies © Marie Astier

Pourtant, si la clientèle a augmenté, la croissance du chiffre d'affaires ne lui est pas proportionnelle: «On a observé un double effet. La clientèle est plus nombreuse mais dans les dons matériels qui sont faits sur place, la qualité a diminué». Et surtout, la crise lui a surtout apporté de nouvelles personnes à aider, dans le cadre de la communauté Emmaüs.
Dans les allées du magasin, on y croise toutes sortes de clients. Du flâneur au petit malin à la recherche de la bonne affaire. Diaporama sonore...

© Cécile Debarge et Marie Astier


De nouveaux clients, donc. Dont quelques-uns qui achètent dans l'idée de revendre ensuite. Une évolution de comportement des consommateurs qui se retrouve aussi ailleurs dans le commerce de l'occasion.

  • Dépôts-vente: dépenser moins et vendre plus, pour acheter plus

Car la grande tendance depuis deux ans, c'est de «vendre pour racheter directement de nouveaux produits après, continuer à consommer», explique Monsieur Vernier, gérant du magasin Cashland de Lille, qui échange chaque nouvel objet contre de la monnaie sonnante et trébuchante. Un troc intensif remis au goût du jour, très efficace pour les loisirs : DVD et jeux vidéos y font un carton. Dans les dépôts-vente, en revanche, la démarche est un peu différente. Un particulier laisse un meuble, une caisse de livres ou de l'électroménager et reçoit un chèque lorsque son bien a été vendu. Et avec la crise, il a fallu revoir les prix à la baisse. Si les meubles restent le numéro un des ventes, un meuble de 900-1000 euros il y a quelques années se vend aujourd'hui 500 euros en dépôt-vente - pour les vendeurs les plus chanceux. De quoi effrayer les particuliers soucieux de se faire un petit pécule avec leurs vieux meubles comme l'explique Nicolas Blachon, directeur du magasin Troc.com de Lomme, près de Lille.

© Cécile Debarge


Et Internet, alors ? Ce serait plutôt fausse rivale et vraie amie. En développant un catalogue de toutes les marchandises disponibles dans les dépôts-vente Troc.com, l'entreprise a attiré une clientèle d'étrangers, Anglais et Hollandais en tête. Un phénomène encore discret qui permet toutefois de belles opérations : «Récemment, une cliente de Nouvelle-Zélande a commandé pour 600 euros de meubles dans le magasin, via Internet, et 1500 euros dans une autre boutique Troc.com de la métropole. Elle viendra bientôt les chercher sur place.»

Et face aux incertitudes de la petite annonce sur Internet, le dépôt-vente rassure souvent, explique Nicolas Blachon.

  • E-commerce «secondaire» : les grands gagnants


Pourtant, c'est bien sur Internet que le commerce de l'occasion, ou commerce «secondaire», a connu son plus grand essor : 25% de croissance en 2009 selon Olivier Mathiot, directeur marketing et cofondateur du site d'achat-vente en ligne priceminister.com. La tendance est la même chez les concurrents. Ebay est en plein renouvellement et Amazon.fr revendiquait 18% de croissance pour le premier trimestre 2009.
Dans un premier temps, ces sites qui vivent en partie grâce à la publicité ont souffert de la crise. Puis, ils ont vite rebondi. Chez Priceminister, Olivier Mathiot constate que les gens dépensent un peu moins qu'avant, mais que le nombre d'acheteurs et de vendeurs est en constante augmentation. Comme Ebay, il constate une «démocratisation» de l'achat-vente sur Internet. Les femmes, les personnes âgées et les non-citadins se mettent à l'e-commerce. Les atouts du net ? Un côté "pratique" et le fonctionnement des sites très simple, pense-t-il : «La supériorité de l'internet sur les magasins traditionnels est qu'il peut mettre en contact des gens qui sinon ne se seraient jamais rencontrés, à travers toute la France. En plus, la mise en vente est gratuite, ainsi les gens n'hésitent pas à proposer un objet en ligne. Ils tentent et voient s'il trouve un acheteur.»
Le e-commerce profite donc de la crise, mais Olivier Mathiot croit aussi à un changement en profondeur des comportements des consommateurs :


Ainsi de plus en plus, les acheteurs deviennent vendeurs. Priceminister comme Ebay invitent clairement leurs utilisateurs à arrondir leur fins de mois en se débarrassant d'objets oubliés, des «trésors cachés au fond de leurs placards». «Chaque foyer français détient en moyenne 473 euros d'objets inutilisés dans ses placards», prétend un communiqué de presse d'Ebay, étude à l'appui. Celui de priceminister prend l'internaute pas à pas pour évaluer la valeur de ses objets.

© Capture d'écran Priceminister
  • «Acheter d'occase», une tendance durable


«On est assis sur une mine d'or» plaisante Nicolas Blachon de Troc.com. Et la source ne semble pas prête de se tarir. En février 2009, une étude du cabinet Xerfi estimait à 5 milliards d'euros le chiffre d'affaires du marché de l'occasion. Avec des chiffres de croissance qui ne baissent pas depuis plusieurs années. Pour Danielle Rapoport, psychosociologue et directrice du cabinet d'étude spécialisé dans les modes de vie et la consommation, la tendance est durable. Lors de la crise de 1992, «les consommateurs avaient déjà mis une certaine distance entre eux et l'offre, c'est-à-dire qu'ils mettaient une distance critique et qu'ils analysaient», explique-t-elle. Et le phénomène s'amplifie :


Au-delà de la bonne affaire, le boom du marché de l'occasion a troublé les repères de prix, qui promeuvent, à la manière d'un cercle vertueux, les achats de seconde main...


Un avènement que rien ne semble remettre en cause, et qui vogue avec brio sur la vague des achats par Internet

Pourtant, dans certains domaines de la vente d'occasion, ce succès pourrait bien mettre le système à bout de souffle. Les vêtements, par exemple, sont toujours donnés par des particuliers avant d'être revendus, comme le fait remarquer Nicolas Herpin, sociologue au CNRS et auteur de Sociologie de la consommation. Or, comme l'explique Pierre Van-Heireweghe, président d'Emmaüs Wambrechies, «avant de se débarrasser, les gens veulent voir, de plus en plus, s'ils ne peuvent pas monnayer ça sur leboncoin.fr, par exemple». Pour l'instant, cela concerne essentiellement les grosses pièces mais Nicolas Herpin s'interroge : «Que se passe-t-il dans ce cas, lorsque le système ne se basera plus sur le don ?»

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