Front de crise

Après un long passage à vide, le Front national s'est refait une santé aux dernières élections régionales, réalisant 17% dans les douze régions où il s'est maintenu au second tour. Et un peu plus de 22% dans le Nord-Pas de Calais, où les couleurs frontistes étaient portées par Marine Le Pen, fille et bientôt successeure de Jean-Marie. Signe d'un renouveau ou conséquence de la crise financière?

Après un long passage à vide, le Front national s'est refait une santé aux dernières élections régionales, réalisant 17% dans les douze régions où il s'est maintenu au second tour. Et un peu plus de 22% dans le Nord-Pas de Calais, où les couleurs frontistes étaient portées par Marine Le Pen, fille et bientôt successeure de Jean-Marie. Signe d'un renouveau ou conséquence de la crise financière?
Dans la région, la réélection du président sortant Daniel Percheron (PS) n'a pas vraiment été une surprise. Ce qui était moins prévu en revanche, c'est le score obtenu par Marine Le Pen: la candidate FN n'est pas passée loin de dépasser Valérie Létard, secrétaire d'Etat et candidate de la majorité présidentielle (22,20% contre 25,91%). Elle devance d'ailleurs la ministre dans le département du Pas-de-Calais. Et chacun y va de son explication.
Au PS, par la voix du maire socialiste de Liévin, Jean-Pierre Kucheida, on désignait le soir des résultats un coupable: les médias.


Quelques jours avant le premier tour, ainsi qu'on peut le lire sur le site «spécial régionales» de l'ESJ-Lille, Daniel Percheron lui-même n'était pas en reste: «Sans le vouloir vraiment, les médias mettent en scène la candidate du Front National. J’ai l’impression de voir la naissance d’une Ligue du Nord sur le modèle italien, avec la mise en scène permanente de Marine Le Pen, qui tend à banaliser le Front National, en mettant en avant la silhouette et en oubliant le côté néo-fasciste à la française. Le tout sous la bienveillance des médias. Autant Jean-Marie Le Pen était diabolisé, autant sa fille est valorisée par les médias.»
Pour Valérie Létard, la candidate de la majorité présidentielle qui l'exprime dans un communiqué de presse, les responsables sont à compter parmi les partis de gauche: «Aujourd'hui, on s'aperçoit que les partis de gauche, qui ne se sont pas battus contre l'extrême droite, ont oublié les leçons de 2002. Quand le FN est à 22% dans le nord, c'est que la gauche s'est fait siphonner ses voix par le FN». Et d'insister sur le site Libération.fr, deux semaines plus tard:

«Pendant toute la campagne, la gauche n’a pas dit un seul mot contre les listes du Front national. Il y a eu une sorte d’alliance objective contre le parti du gouvernement. Daniel Percheron n’a jamais combattu ni critiqué le FN. J’ai été la seule à me battre contre Marine Le Pen. Pour des raisons électorales à court terme, la gauche a adopté une posture lui évitant d’avoir à rendre des comptes sur son bilan. La charge conjointe de la gauche et de l’extrême droite contre la politique du gouvernement a permis à Marine Le Pen de développer ses thèses. Le PS a laissé faire le Front national.»
Pour le FN enfin, pas de complexes particuliers, si la liste frontiste a fait un tel score c'est que le parti est maintenant bien implanté et a su répondre aux attentes des électeurs, comme l'explique Steeve Briois, directeur de campagne de Marine Le Pen pour les régionales et numéro 2 de la liste dans le Pas de Calais (aujourd'hui l'un des 18 élus que comptent le FN au Conseil régional).


Alors responsabilité des médias? Arrangements politiques? Efficacité dans la campagne des militants du FN? Difficile d'expliquer ce retour en force de l'extrême-droite. Sylvain Crépon, sociologue chercheur à l'Université Paris X et spécialiste du FN, met en avant le vote contestataire pour expliquer ce phénomène.

Un phénomène de mécontentement amplifié par la crise, comme l'affirme Marie-Anne Montchamp, députée UMP du Val-de-Marne: «Le débat sur l'identité nationale a foutu le bazar. Les électeurs du FN, on les avait captés, ils sont repartis. Il n'y a pas que la sécurité, il y a la crise, la souffrance.» Pour la députée villepiniste, «la stratégie de l'UMP ne répond pas à la souffrance des Français. En période sereine, ça marche, pas en période de crise. La crise a changé les données.»
Malgré ses bons scores, le Front National ne s'est pas imposé dans toutes les régions. Le vote frontiste se concentre à l'est d'une ligne qui va de Rouen à Perpignan, dans des régions fortement industrialisées, ce qui n'est pas une coincidence d'après Sylvain Crépon. «C'est à l'est de cette ligne que s'est faite l'industrialisation en France. Ce sont dans ces zones que se sont construites les usines, mais également les grands ensembles péri-urbains qui cristallisent les problèmes urbains qu'on peut connaître aujourd'hui, violence, insécurité ou autres. Ce sont également des zones qui comptent d'importantes populations immigrées ou d'origine immigrée», explique-t-il, avant d'analyser: «En période de crise économique, ce sont ces zones-là qui sont directement touchées par les suppressions d'emplois et ce qui s'en suit: misère sociale, peur du déclassement...» Voilà pour le tableau. Un paysage particulier qui a une incidence sur le vote d'extrême-droite…

Le FN, refuge politique pour une partie des électeurs en temps de crise, mais après? D'ici les élections présidentielles, plusieurs facteurs vont rentrer en jeu, ainsi que conclut Sylvain Crépon…

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