Maria Rybakova, Couteau tranchant pour un cœur tendre

La romancière russe emmène son lecteur de la mer Noire au cœur de la jungle tropicale, par la force d'une écriture affûtée et d'un récit aux résonances mythiques.

Maria Rybakova © Le Ver à Soie Maria Rybakova © Le Ver à Soie

Là-bas, il y a la mer et Marina. Une ville portuaire où des âmes esseulées errent, en quête d'un éblouissant ailleurs : Marina et son fils Tikhon n'y seront jamais ensemble. L'hiver, il y neige, il y fait glacial. Ortiz, l'étranger, découvre des souches aux formes évocatrices sur la plage.

L'hôtel à l'architecture soviétique dans lequel vieillit la veuve Apollinaria, la concierge de nuit, s'empoussière. Marina, sa fille, a peur d'y mourir asphyxiée malgré les fenêtres de l'entresol toujours grandes ouvertes. « Était-ce l'enchevêtrement des rues qui l'empêchait de respirer : ces immeubles, copies conformes les uns des autres, les carrefours qui se ressemblaient à s'y méprendre ? Mais elle avait grandi dans ces rues et ne les remarquait probablement pas. L'univers se composait de briques identiques. Les flaques dans les aspérités de l'asphalte reflétaient les semelles des passants. » Le soir, la fille de la concierge cherche l'amour sur le danse floor des boites de nuit.

Dans cette ville de Crimée, entourée de vignes, des hommes venus d'ailleurs débarquent. Juan Ortiz est l'un de ceux qui viennent de l'autre bout du monde pour apprendre la langue de Marina, rencontrée sur la piste de danse, qui deviendra sa femme, plus tard, là-bas, dans son pays tropical aux oiseaux fabuleux. Ortiz est différent de tous les hommes qui passent : par hasard il revient et emporte Marina : « Pourquoi m'as-tu si longtemps caché que tu étais un fleuve, chuchote Marina, il ne fallait pas du tout te sentir gêné. »

Ortiz est un fleuve. Peut-être celui que les humains appellent Orenoque et qui coule à travers l'Amérique latine pour se jeter dans le vaste océan. Contrée lointaine mais si proche dans l'imagination féconde d'une jeune femme russe amoureuse, « je vais aimer un fleuve, pense-t-elle en sombrant. ». Marina délaissée ne mange plus, elle attend le retour d'Ortiz et rêve de son pays loin là-bas, où il fait chaud. Un jour, il revient. Par curiosité pour le destin tragique des hommes, le fleuve s'est incarné, puis a épousé Marina. « Les femmes qu'il avait eues avant Marina entraient dans l'eau prudemment et nageaient sans oser s'éloigner de la rive. Tandis qu'elle s'accouplaient avec le fleuve, elles fermaient béatement les yeux. Il se peut que l'une d'elle ait donné naissance à une progéniture après une brève étreinte. D'autres, qu'il avait caressées des heures durant, pauvres noyées, ne pouvaient plus rien donner au monde. Avant de prendre apparence humaine, il n'avait connu que des caresses rapides, volées, et la froideur de corps morts. Puis il sortit de son lit, partit en voyage, prit femme enfin – comme si c'était une farce dont il ne cessait de s'étonner. » Ortiz, l'homme au physique d'indien, ce fleuve devenu fonctionnaire falot et mari meurtrier, donne naissance à Tikhon Theodore, le fils de Marina la Russe qu'il poignarde par jalousie. Apollinaria viendra chercher son petit-fils orphelin et l'élèvera là-bas, dans le pays où il neige sur les mines de charbon transformées en musée que visitent les collégiens. Mais Tikhon entendra toujours au fond de lui l'écho lointain de sa langue première.

Baignée par la mer Noire, la ville sans nom est un personnage à part entière de ce beau roman de Maria Rybakova. Cette ville est comme une prison dont on aurait laissé les portes ouvertes puisque nul n'a vraiment la possibilité de les franchir, sinon en rêve ou pour trouver la mort. Adolescent, Tikhon y étouffe comme y étouffait sa mère. Il parcourt ses rues la nuit, jusqu'au port, zone interlope et interdite par la grand-mère, jusqu'à en perdre le sommeil, son rôle de bon élève et presque la raison. Il croise des fantômes de chair et de désir, découvre l'amour et la trahison, éprouve son courage jusqu'au vol, devient un homme, tandis qu'Apollonia tricote dans le hall de l'hôtel en écoutant un voyageur, en deuil de la défunte URSS, lui lire l'Apocalypse.

En contrepoint, la nature belle mais déconcertante du pays d'Ortiz évoque un univers mythique, très ancien, l'inconscient fascinant où se perdent ceux qui osent monter dans les pirogues conduites par des indiens psychopompes. Marina la Russe se voit projetée dans un monde onirique. « À l'aube, des cris d'oiseaux la réveillent. Elle ouvre grand la fenêtre : des plumes de couleur éclatantes volètent, des oiseaux battent l'air de leurs ailes fortes, et des papillons, de leurs ailes fragiles. Elle se rappelle alors la boite vide de chocolats « lait d'oiseau » qu'elle a longtemps gardée dans son enfance : y était dessinée une multitude d'oiseaux qui, pensait-elle alors, n'avait rien de réel. Mais derrière la fenêtre, le soleil se lève au-dessus d'une vie dont elle ne soupçonnait par l'existence. » Ici, les fleurs sont « vénéneuses », les « arbres à moitié pourris » et le fruit sucré qu'elle porte à sa bouche lui est volé dans la main par la patte velue d'un petit singe : « Il fixe la jeune femme comme s'il voulait retenir son image, et Marina voit la gueule du singe prendre une expression de profonde tristesse avant de disparaître dans le feuillage avec un cri d'adieu. » Son fils Tikhon, des années plus tard, débarque avec la grippe, virus mortel pour ceux qui, au cœur de la jungle, n'en n'ont encore jamais été atteint. Il cherche son père et pour le trouver doit remettre son destin entre les mains de l'obscur Guillermo qui le guide sur le fleuve, à contre courant. Pressent-il que les eaux noires qui portent l'embarcation sont ce père-fleuve qu'il ne pourra rejoindre que par la dissolution du corps ? « Bientôt les contours sombres de la ville restent derrière eux, et Tikhon se couche au fond de la barque pour regarder le ciel. Des myriades d'étoiles y brillent mais il ne reconnaît aucune constellation. Guillermo navigue près du rivage et, de temps en temps, une branche sombre se penche au dessus de la barque, comme si des doigts gigantesques voulaient saisir l'étranger et le broyer. Essayant de ne pas céder à la peur, se livrant complètement à la volonté de la providence, Tikhon chuchote : « pour l'instant, je suis en vie... en vie... en vie... » »

L'écriture de Maria Rybakova, dans la traduction de Galia Ackerman, frappe par sa netteté, sa précision, on pourrait dire son tranchant. Les personnages multiples, hantés par le doute, que le lecteur découvre en suivant Marina, la concierge de l'hôtel, ou bien Tikhon, captivent par leur densité, la présence que l'autrice parvient à leur donner en peu de mots. Couteau tranchant pour un cœur tendre, roman russe « cosmopolite », très visuel, très sensuel, a la force et la beauté des mythes. On s'y laisse mener, dans un bouleversement des perceptions, comme le voyageur qui, « en se retournant, remarque qu'il ne reconnaît plus le chemin qu'il a parcouru. »

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Maria Rybakova, Couteau tranchant pour un cœur tendre, « Roman tango sur l'amour passion et la jalousie meurtrière ». Traduit du russe et préfacé par Galia Ackerman, éditions Le Ver à Soie, 2016.

Maria Rybakova est née et a grandi à Moscou, lorsque la Russie faisait encore partie de l'Union soviétique. En 1994, à l'âge de vingt ans, elle s'installe à Berlin, où elle poursuit ses études de philologie classique. Sa vie en Allemagne inspire son premier livre, le roman épistolaire Anna Grom et son fantôme (1999). Tout en continuant à écrire ses œuvres de prose en russe, elle a ensuite vécu une vie d'enseignante itinérante aux États-Unis, en Chine et en Thaïlande, avant de s'installer à San Diego. En 2011, elle publie un roman en vers, Gnedich, une composition unique qui a obtenu des prix littéraires à la fois dans la catégorie « prose » et dans la catégorie « poésie ». En France, elle se fait connaître par la publication, aux éditions du Seuil, de la Confrérie des perdants (2006), traduit par Galia Ackerman. Son roman Couteau tranchant pour un cœur tendre, a été nominé en 2012 pour le prix international Jan Michalski.

 Site de Virginie Symaniec éditrice, Le Ver à Soie.

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