[6 février] Dany Laferrière, invité des Filles du loir!

Dany Laferrière © Jean-Luc Bertini Dany Laferrière © Jean-Luc Bertini

Vendredi 6 février, l'association de lecteurs Les Filles du loir, reçoit Dany Laferrière à la librairie L'Arbre à lettres Mouffetard (Paris). L'écrivain haïtien et québécois, membre de l'Académie française, parlera de son œuvre, à travers notamment les deux livres offerts aux membres de l'association : L’Énigme du retour (2009) et Pays sans chapeau (1997). Pour évoquer cette rencontre, j'ai interviewée une adhérente des Filles du Loir : Juliette K.

Juliette Keating : Merci Juliette K. d'avoir accepté ce rendez-vous pour évoquer ta lecture de Dany Laferrière. Avant cela, quelques mots sur cet étrange jeu de questions-réponses avec toi-même...

Juliette K. : Merci à toi, Juliette. Rien d'étrange à cela : tu aimes donner la parole aux adhérents des Filles du loir pour annoncer les auteurs invités, outre le côté pratique de m'avoir sous la main, pourquoi ne serait-ce pas mon tour ? Je suis entrée à l'association il y a six ans, amenée par une amie qui a été l'une des premières fidèles de ce qui était au départ un groupe de copines passionnées par les livres. J'y suis restée, ravie de la pluralité des lectures proposées. Les rencontres avec les écrivains ont quelque chose de particulier, de plus intime que les habituelles « signatures » de promotion lors de la sortie des livres. C'est dû à la personnalité des animatrices, mais aussi à la vitalité de la centaine d'adhérents et à leur grande curiosité. Je publie régulièrement des articles dans l'édition des « Lecteurs émancipés » hébergée par Mediapart, afin de mieux faire connaître le travail bénévole réalisé depuis dix ans par les Filles du loir pour promouvoir la lecture et la littérature contemporaine. Les rencontres avec les auteurs organisées par l'association sont librement ouvertes à tous.

JK : Quand as-tu découvert les livres de Dany Laferrière ?

Juliette K. : Assez récemment. C'est le séisme de 2010, dont on se souvient qu'il a ravagé le pays qui n'en est pas encore remis, qui m'a fait découvrir les auteurs haïtiens, Depreste, Trouillot ou Dany Laferrière. J'ai lu d'abord Tout bouge autour de moi (2011), le récit que fait Laferrière du séisme, qu'il a vécu un peu par hasard, parce qu'il était à Port-au Prince pour une rencontre littéraire, et des jours de chaos qui ont suivis, avant son rapatriement au Québec. J'ai été impressionnée par la volonté de précision dans l'écriture, qui passe par une grande simplicité sans jamais de platitude. L'émotion naît de ce dépouillement très sensuel de l'écriture. J'aime aussi la façon dont Laferrière regarde justement « autour de lui », les gens, les lieux, ce pays qui est le sien, ou réside encore sa mère, sa sœur, son neveu, mais qu'il a dû quitter il y a longtemps, et qui se trouve soudain bouleversé comme jamais par la catastrophe.

JK : Le thème de l'exil est très présent dans l’œuvre de Laferrière. C'est un sujet qui t'intéresse, je crois ?

Juliette K. : Tu me connais bien ! Dans ma vie, je n'ai guère bougé de la banlieue parisienne où je suis née et j'ai très peu voyagé. C'est sans doute pourquoi les exilés et les auteurs de l'exil m'ont toujours fascinée. Laferrière n'a pas eu le choix : entre la prison du dictateur Duvalier, le risque d'être assassiné par la milice des Tontons Macoute, et le départ pour le grand hiver de Montréal, il s'est retrouvé à vingt-trois ans jeune immigré au Québec. Il raconte le roman de sa première année à Montréal dans Chronique de la dérive douce (2012) et le froissement de son être, pris entre ici et là-bas, par une succession de strophes au rythme haché. C'est peut-être parce qu'il a commencé à écrire en exil, que Laferrière est si exact dans l'observation de ce qui l'entoure : comprendre où il était tombé et comment ce nouveau monde agissait relevait alors de la pulsion de survie. En quelques traits, il saisit son sujet : voisins, collègues de boulot, inconnue qui passe dans la rue. Apprivoiser la grande ville du nord, la faire sienne, avec pour seul viatique (mais quel secours!) le Cahier d'un retour au pays natal de Césaire. A Montréal, se révèlent à lui les femmes, le sexe, l'amour, et la vocation d'écrivain.

JK : L’Énigme du retour décrit l'attachement à Haïti, au pays de l'enfance quitté pendant plus de trente ans avant le retour du narrateur à l'occasion de la mort de son père, lui-même exilé. S'agit-il aussi de l'énigme de l'identité ?

Juliette K. : Il est curieux que la question de l'identité, trop à la mode depuis quelques années pour de mauvaises raisons, soit presque exclusivement posées à ceux qui viennent d'ailleurs, qui ont été dans l'obligation de s'expatrier. Pourtant, l'identité concerne chacun d'entre nous même le plus casaniers des sédentaires. Qui suis-je ? est une question qui se pose à chacun. Il me semble que la particularité des exilés est qu'ils doivent se demander qui ils sont pour les autres, parce que les autres le leur demandent sans cesse ; ils restent toujours des étrangers, même après des années passées dans leur nouveau pays et quand ils rentrent dans leur pays natal, on leur fait comprendre qu'ils sont devenus des étrangers. Quand Laferrière revient en Haïti pour annoncer à sa mère la mort du père en exil (c'était avant le séisme), il fait l'expérience de la superposition de l'ancien Haïti qu'il avait emmené avec lui dans sa mémoire, et sa réalité d'aujourd'hui. Le regard avide boit chaque détail, comme pour combler les années d'absences, les rattraper par l’absorption rapide de tout ce que le temps de Montréal lui a dérobé d'Haïti : il voit la grande misère, les inégalités, la violence, mais aussi la beauté, l'amitié qui subsiste la même malgré les corps qui ont changé. Accompagné de son neveu, il fait un voyage à travers le pays, traverse des villages dans une voiture avec chauffeur prêtée par un ancien ami de son père et retrouve des souvenirs d'enfance, de sa grand-mère Da, des parfums, des sensations et des émotions inchangées. Quand il est parti, il n'écrivait pas encore, le livre n'était pas encore possible. Quand il revient, il est écrivain et la perception du temps et des distances s'en trouve modifiée tant l'écriture saisit le fugace, rapproche l'ici et l'ailleurs.

JK : Et le vaudou ? Il est important en Haïti comme dans les romans de Dany Laferrière. Mais je me doute que tu n'y comprends rien.

Juliette K. : En tant que matérialiste incurable, je ne cherche même pas à comprendre le vaudou. En revanche, me plaît l'idée poétique d'une double (ou multiple) réalité déployée, vivace, sous l'apparent monolithisme des choses. Quand, invité à une fête, les hôtes vous régalent, et que vous apprenez à la fin que toute cette bombance vous a été offerte parce que l'on vous a pris pour l'incarnation éphémère d'une divinité vaudou, voilà qui pose d'une manière beaucoup plus intéressante la question de l'identité ! Dans Pays sans chapeau, Laferrière tisse d'un même fil les deux visages d'Haïti : le pays réel et le pays rêvé. Le pays de la pauvreté, des odeurs, de l'amour des proches, de la vieillesse de la mère, de la foule partout, du bruit et celui du mystère de la beauté des gens, du ciel, des arbres, des morts qui ne cessent d'être là et d'agir dans le monde des vivants, zombies buvant du sang jusqu'à l'ivresse, gueulant par les rues des chansons obscènes, bien visibles pour qui sait les voir.

JK : Un petit extrait ?

Juliette K. : avec plaisir. Je choisis ce paragraphe, dans L’Énigme du retour :

« Mon père a toujours désiré que ma mère le rejoigne là-bas. Malgré sa folle envie de revoir mon père, elle n'a pas voulu que ses enfants grandissent en exil. Elle voulait nous donner un sens du pays. Une nuit que je dormais près d'elle, je l'ai entendue murmurer qu'elle aimerait bien toucher une dernière fois son visage. Les traits de mon père s'étaient imprimés sur sa rétine. Ce qui lui manquait c'est le poids du corps. Elle a tenu bon près d'un demi-siècle, écartelée entre son homme, ses enfants et son pays. Elle ne les a eus tout à elle qu'un bref temps. »

 

Vendredi 6 février 2015 à partir de 19h Les Filles du loir et la librairie l'Arbre à lettres Mouffetard reçoivent Dany Laferrière

Librairie l'Arbre à lettres Mouffetard 2 rue Édouard Quenu 75005 Paris

L’auteur signera ses livres qui seront disponibles sur place. Entrée libre dans la limite des places disponibles.

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