« Nos adhérents sont des militants de la lecture! »

Cinq filles, passionnées de lecture, se réunissaient une fois par mois dans un salon de thé parisien, « Le loir dans la théière ». En 2004, les amies décident de se lancer dans l'aventure et de créer une association de lecteurs, qu'elles appellent Les Filles du loir, et qui compte aujourd'hui une centaine d'adhérents.

Cinq filles, passionnées de lecture, se réunissaient une fois par mois dans un salon de thé parisien, « Le loir dans la théière ». En 2004, les amies décident de se lancer dans l'aventure et de créer une association de lecteurs, qu'elles appellent Les Filles du loir, et qui compte aujourd'hui une centaine d'adhérents. Faire partager ses coups de cœur littéraires, offrir des livres à ses adhérents, organiser des rencontres avec des auteurs, tels sont les objectifs de cette association de lecteurs pas comme les autres. Marine Jubin, l'une des cinq fondatrices, revient sur l'histoire des Filles du loir et évoque ce rapport si particulier que les lecteurs entretiennent avec les livres.   

JK : De quelques réunions entre copines passionnées de lecture, vous êtes passées à la création d'une association de lecteurs. Pourquoi?

Marine Jubin Marine Jubin





MJ : Parce qu'il ne fallait pas négliger les ami(e)s de nos ami(e)s... De plus en plus de gens souhaitaient parler avec nous des livres et nous faire partager leurs lectures. La création d'une association était le moyen le plus simple d'accueillir de nouvelles personnes dans le groupe. Je suis toujours étonnée de la formidable capacité du livre à créer des liens entre des gens très différents.

Faire vivre une association de lecteurs dans un contexte de déclin de la lecture, c'est courageux...

 Je ne crois pas au prétendu déclin de la lecture. Je parlerais plutôt de déclin du choix. Face à la quantité de livres publiés et d'écrits qui circulent par Internet, les choix auxquels doivent procéder les lecteurs sont de plus en plus contraints. C'est la publicité, le marketing qui orientent trop souvent les choix. Aux Filles du loir, nous mettons en commun nos goûts, nos enthousiasmes, pour partager avec les adhérents de l'association un choix assez éclectique de lectures, en dehors de toute démarche commerciale. D'ailleurs, nos adhérents ne sont pas tous de « grands lecteurs ». La vie professionnelle, les obligations quotidiennes, détournent souvent des livres ceux qui aimeraient leur consacrer plus de temps. Notre association accueille de nombreux lecteurs épisodiques ou désireux de renouer avec la lecture. Bien que située à Paris, Les Filles du loir compte des adhérents dans toute la France, des gens intéressés par l'idée de recevoir cinq livres qui ont été choisis par des lecteurs comme eux. 

Le livre devient de plus en plus un produit comme un autre. Dans un tel contexte, quel rôle peut jouer le lecteur à part celui de consommateur ?

 Aux Filles du loir, le rôle de consommateur est cassé. Quand nos adhérents présentent leurs « coups de cœur », il s'agit très souvent de « vieux » livres. Lors de nos rencontres, chacun peut présenter les livres qu'il a aimés sans aucune censure ni hiérarchie et sans rapport avec l'actualité. La liste des livres proposés par nos adhérents est reprise sur notre site, cela va des grands classiques aux auteurs les plus discrets. De plus, comme nous ne pouvons offrir que des livres de poche, nous refusons de nous inscrire dans l'actualité littéraire. Les auteurs que nous invitons interviennent toujours sur un titre ancien : il s'agit de revenir sur une œuvre du passé, pour faire éventuellement un lien avec l'œuvre présente. Notre prochain invité, Georges-Arthur Goldschmidt, va évoquer avec nous son autobiographie parue il y a quinze ans... Nos rencontres avec les auteurs ne sont pas destinées à faire acheter un livre, puisque le livre a déjà été offert aux adhérents!

 L'association Les Filles du Loir aura bientôt dix ans. Quels changements avez-vous constatés en une décennie?

 Le principal changement, c'est la difficulté croissante à entrer en contact avec les auteurs. Il y a des obstacles : l'incontournable service de presse, par exemple. Tout devient officiel et donc plus compliqué. Mais, on y arrive encore, heureusement. Quant au cercle des adhérents, il s'est bien sûr élargi et se renouvelle partiellement tous les ans. Il y a un noyau dur de fidèles qui sont là depuis des années. Ce qui ne change pas, c'est l'exigence des lecteurs. J'ai souvent constaté que plus un livre me semblait ardu, plus il plaisait. Nos rencontres avec Richard Morgiève, Arlette Farge, Michel Pastoureau ou Gaëlle Obiégly, entre autres, ont connu un franc succès alors que, pour des raisons différentes, ce ne sont pas des auteurs faciles. Loin d'être des consommateurs paresseux, les lecteurs sont avides de lectures exigeantes, qui sont de véritables découvertes.

Les Filles du loir invitent cinq auteurs par an. Comment les choisissez-vous? En quoi ces rencontres sont-elles différentes des habituelles « signatures »?

Il y a un petit comité de lecture, composé des trois filles qui animent aujourd'hui l'association (Marine Jubin, Delphine Lizot, Stéphanie Perrin). Nous nous fondons sur nos goûts personnels, bien sûr, mais aussi sur les conseils des adhérents et sur ceux des auteurs que nous invitons. Ainsi, c'est par Robert Bober, cinéaste et écrivain invité par Les Filles du loir en 2012, que nous sommes entrées en contact avec Georges-Arthur Goldschmidt. Nos rencontres avec les auteurs sont différentes de ce qui se fait d'habitude puisque l'écrivain se trouve devant un public qui a préalablement lu le livre dont il parle, qui est toujours une œuvre publiée il y a quelques années. Il y a donc un échange entre l'auteur et le public, une réflexion commune sur le livre dont il est question (en photo, ci-dessous, la rencontre avec Grégoire Bouillier).

Autres rencontres originales avec les auteurs, celles de la « Bibliothèque idéale ». Comment est née cette idée?

C'est une idée née autour de l'œuvre de Leslie Kaplan. Leslie Kaplan est une auteure que nous aimons beaucoup et qui est très importante pour notre association. Le principe de la « Bibliothèque idéale » est de demander aux écrivains de présenter au public les livres qui ont compté et comptent encore pour eux. Ces rencontres se déroulent dans les bibliothèques parisiennes. Comme toutes nos rencontres, elles sont ouvertes à tous. Leslie Kaplan a bien voulu inaugurer la formule, depuis nous avons reçu des auteurs très différents comme Hervé Guibert, Alain Mabanckou ou Edmond Baudouin. Les écrivains s'amusent à l'idée de faire leur « liste » d'œuvres importantes, et ils parlent remarquablement bien des autres auteurs.

Toutes les rencontres avec les auteurs ont lieu dans des librairies ou dans des bibliothèques...

Selon moi, défendre la librairie indépendante est primordial. Le prix du livre a augmenté et les petites librairies sont souvent en difficulté. Pourtant, seuls les libraires peuvent vendre correctement les livres : ils les lisent, ils les choisissent et connaissent bien leur public. L'association pourrait recourir aux plateformes commerciales comme Amazon, elle y gagnerait financièrement. Mais elle s'y refuse car, pour nous, le livre ce n'est pas ça! Nos rencontres ont toujours lieu au milieu des livres, que ce soient dans les librairies ou les bibliothèques municipales. Les bibliothèques sont des espaces de mixité sociale irremplaçables, elles accueillent tous les publics. Nos adhérents sont très attachés aux lieux dans lesquels se déroulent les rencontres avec les écrivains, ils aiment à s'y retrouver.

Les Filles du loir à la librairie L'Imagigraphe (Paris) Les Filles du loir à la librairie L'Imagigraphe (Paris)














Quel rôle jouent les adhérents dans la vie de l'association?

J'aime bien penser à nos adhérents comme à des militants. Nos rencontres avec les auteurs sont ouvertes à tous, adhérents ou non. Mais ceux qui choisissent de nous rejoindre, sont des militants du livre et de la lecture. Les adhérents volontaires proposent des auteurs à inviter, présentent des coups de cœur, écrivent des notes de lecture publiées sur notre site et participent à la rédaction des « Carnets du loir », un livret qui porte sur le travail d'un auteur invité, et que nous éditons au moins une fois par an.

Vous allez fêter les dix ans de l'association en 2014. Quel avenir envisagez-vous pour Les Filles du loir?

Je suis très attachée à cette association que j'anime depuis ses débuts. C'est une aventure insolite que je ne me vois pas prête à quitter. En 2004, quand nous avons commencé, nous étions loin de nous imaginer pouvoir inviter 50 auteurs et partager nos bonheurs de lecture avec une centaine d'adhérents! Mais animer Les Filles du loir demande un grand investissement, et nous sommes toutes les trois bénévoles! Nous lisons beaucoup, à la fois pour découvrir de nouveaux auteurs mais aussi pour préparer les rencontres. Nous lisons tous les livres des écrivains que nous invitons ainsi que tous ceux qu'ils évoquent dans leur « Bibliothèque Idéale »! Les Filles du loir ont déjà une longévité étonnante pour une association.

Avez-vous prévu des événements particuliers pour célébrer cet anniversaire?

Nous avons deux rêves : l'un est de publier un recueil de textes sur la lecture, écrits à la fois par nos adhérents, par les auteurs, et par les libraires et les bibliothécaires partenaires. L'autre serait d'organiser une grande fête qui réunirait tous les écrivains invités depuis les début des Filles du loir. Ces deux rêves devraient se concrétiser à l'automne 2014!

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Les Filles du loir

Prochaine rencontre, avec l'auteur Georges-Arthur Goldschmidt pour son autobiographie La Traversée des fleuves (Seuil): vendredi 15 novembre 2013, à la librairie l'Arbre à lettres Mouffetard (2, rue Edouard Quenu, 75015 Paris) à partir de 19h. Entrée libre.

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