Georges-Arthur Goldschmidt, sauvé par la langue

Vendredi 15 novembre, l'association de lecteurs Les Filles du loir reçoit Georges-Arthur Goldschmidt à la librairie « L'arbre à lettres Mouffetard » (Paris). Né en 1928, G-A Goldschmidt n'est pas seulement le traducteur de Kafka ou de Handke, c'est aussi l'auteur d'une importante œuvre autobiographique qui revient sans relâche sur son enfance dans l'Allemagne en proie à la montée du nazisme et son adolescence, quand il était réfugié en France, dans un internat de Haute-Savoie. Sébastien Omont, adhérent de longue date aux Filles du loir et membre du comité de rédaction de la revue littéraire La Femelle du requin, évoque cet écrivain de la mémoire sensible, grand admirateur de Rousseau, et toujours à l'œuvre.

Juliette Keating : Georges-Arthur Goldschmidt a publié une vingtaine de livres, mais reste assez peu connu du grand public.

Sébastien Omont Sébastien Omont
Sébastien Omont: Oui, c'est l'un de ces nombreux auteurs d'une œuvre importante mais dont on entend peu parler. C'est Marine Jubin (une des fondatrices de l'association les Filles du loir) qui me l'a fait découvrir en me prêtant La Traversée des fleuves. Depuis j'ai lu tous ses livres de « fiction ».

JK : Tu dis « fiction », mais il s'agit essentiellement d'une écriture autobiographique.

SO: C'est une écriture autobiographique de plus de quarante ans. Avec des variations de tons, des variations de points de vue. Chaque livre vient compléter les autres, chaque volume est un fragment d'une même œuvre, sans progression chronologique, plutôt à la manière de variations picturales, d'ailleurs G-A Goldschmidt a longtemps pratiqué la peinture. Mais je dis « fiction » car mêlés aux éléments « vrais » de la vie de l'auteur, dont certains sont racontés avec une étonnante précision, il y a aussi des écarts, dus à la reconstitution des souvenirs, ou des épisodes purement fictionnels qui rapprochent certains de ses livres de l'autofiction.

JK : G-A Goldschmidt s'arrête principalement sur ses années de jeunesse...

SO : Son enfance, son adolescence, sont les deux périodes sur lesquelles il revient sans cesse. Né en 1928, l'enfant Georges-Arthur est un fils de bourgeois Allemands, parfaitement intégrés dans la société de Hambourg, et protestants pratiquants. Cet enfant, qui s'était toujours pensé Allemand et protestant, on lui dit soudain que, pas du tout, il est juif et donc étranger, parce que ses parents sont des juifs convertis. Il n'avait jamais entendu parler de la culture juive, ne savait pas ce qu'était un juif. Soudain, il voit ses parents privés de leurs droits, dépossédés et il doit fuir. La description que fait Goldschmidt de la montée du nazisme, vue de l'intérieur, à travers les yeux d'un enfant dont l'identité est soudain bouleversée, est un aspect de l'œuvre qui m'intéresse particulièrement.

JK : Il doit donc fuir l'Allemagne et se réfugier en France.

Georges-Arthur Goldschmidt © Jean-Luc Bertini Georges-Arthur Goldschmidt © Jean-Luc Bertini
SO : Comment un enfant puis un adolescent, séparé de sa famille, de ses parents qu'il ne reverra plus, débarqué dans un pays inconnu dont il ne sait pas la langue, dépourvu de tout, parvient-il à se reconstruire ? Ce processus de la difficile reconstruction d'une identité, dans le contexte de la guerre, pour un jeune Allemand, protestant mais juif, qui trouve une nouvelle patrie en France, est admirablement décrit. Certes, il y a eu des rencontres : des paysans français, notamment, ont aidé Georges-Arthur, l'ont caché dans leur ferme au cours de cette période particulièrement risquée, Goldschmidt a obtenu leur reconnaissance en tant que Justes au mémorial de Yad Vashem. Il a eu aussi une riche protectrice, une lointaine parente qui payait l'internat et gardait un œil sur lui, en restant très à distance de ce gamin pauvre et peu brillant. Mais ce qui l'a surtout sauvé, curieusement, c'est la langue. La langue française, la littérature française : c'est à travers la langue qu'il s'est aussitôt senti français. Lui, qui était un enfant considéré comme « attardé », dont les professeurs désespéraient d'enseigner quoi que ce fut, a compris d'un coup la langue française et ses grands auteurs, La Bruyère ou La Fontaine, qu'il découvrait dans les petits bouquins de classiques abrégés que l'on faisait lire aux écoliers en ce temps-là.

JK : Goldschmidt parle beaucoup de l'exil dans ses livres...

SO : La détresse de l'exil est vaincue par l'appropriation d'une langue. G-A Goldschmidt a d'ailleurs intitulé Une langue pour abri, son essai sur la mémoire. Il montre comment le français a libéré l'enfant de la douleur de ses souvenirs allemands, cette langue qu'il associe aux Lumières, à l'esprit critique, à la Résistance contre le nazisme.

JK : Il y a aussi un aspect psychanalytique dans le regard que porte G-A Goldschmidt sur son enfance et son adolescence.

SO : Bien sûr, il y a le rapport à la mère, assez fantasque, et les relations distantes avec le père. Il y a aussi ses relations avec les autres au pensionnat de Florimontane, près de Megève, où il était souvent puni : la découverte de la sexualité se fait aussi à travers l'expérience ambiguë de la fessée, donnée par la directrice du collège et qu'il a reçue jusqu'à un âge avancé. Mais ce n'est pas cet aspect de l'œuvre qui m'intéresse le plus. Je préfère le côté historique et l'écriture poétique.

JK : Dans La Traversée des fleuves, qui est le livre le plus assumé en tant qu'autobiographie, puisqu'il est écrit à la première personne et couvre un

grand intervalle de temps, Goldschmidt raconte son retour dans son pays d'origine après la guerre.

SO : Il décrit, sans doute avec une certaine exagération mais tout de même, une Allemagne riche après guerre, tandis que la France se débat dans la crise d'un pays détruit. Quand il retourne en Allemagne chez sa sœur, après la guerre, il est bien reçu mais on lui fait comprendre qu'il n'est plus à sa place en Allemagne : il est celui qui revient, le témoin gênant d'un passé proche que sa sœur veut vite oublier pour continuer, comme s'il n'y avait eu aucune rupture, le lent processus familial d'assimilation que Goldschmidt décrit dans le premier chapitre de La Traversée des fleuves.

JK : Et l'écriture poétique?

SO : Son écriture témoigne d'un travail poétique et d'une très grande sensibilité. On retrouve le regard du peintre, l'attention aux matières, aux lumières...

JK : Tu as déjà rencontré G-A Goldschmidt...

SO : Une grande partie du dernier numéro de La Femelle du requin est consacré au travail de Goldschmidt. Nous l'avons rencontré et nous publions un long entretien. C'est un homme extrêmement chaleureux et ouvert, qui aime bien parler. Il a longtemps été professeur dans un lycée de Seine-saint-Denis, et c'était sûrement un bon prof! Il nous a mimé certains de ses cours! C'est quelqu'un de direct qui porte un jugement très tranché sur l'Allemagne. Je me réjouis de le retrouver dans le cadre de cette rencontre organisée par les Filles du loir!

 

Georges-Arthur Goldschmidt © Jean-Luc Bertini Georges-Arthur Goldschmidt © Jean-Luc Bertini
Association Les Filles du loir

Rencontre avec Georges-Arthur Goldschmidt pour son autobiographie La Traversée des fleuves (Seuil) : vendredi 15 novembre, librairie L'Arbre à lettres Mouffetard (2, rue Edouard Quenu, Paris 5ème) à partir de 19h.

 

 

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