L'enfance, malgré tout. Une lecture de « Il était une ville » de Thomas B. Reverdy

Enfants d'une famille de dockers au chômage, Brest, 1982 © Gilles Walusinski Enfants d'une famille de dockers au chômage, Brest, 1982 © Gilles Walusinski

 


« Les gamins c'est l'avenir, c'est ce qu'on dit comme une évidence

puisqu'ils nous survivront, mais trop de gens ici n'en ont plus d'avenir.

Plus personne ne pourrait dire de quoi demain sera fait.

Il n'y a plus d'avenir, alors peut-être est-ce normal qu'il n'y ait plus d'enfants. »

Thomas B. Reverdy, Il était une ville

La crise, la catastrophe, le cataclysme nucléaire, la guerre des bombes et la guerre économique : dans ce vaste chaos que les adultes font du monde, les enfants de Fukushima, de Kobané ou de Detroit, les mômes des banlieues détruites par le chômage, les gamins des villages désertés tentent, malgré tout, de vivre leur enfance. Cela semble aberrant : grandir dans un pays, une région, une ville qui meurt, comme un fœtus qui s'obstinerait à se développer dans le ventre desséché d'une vieille. Il le faut bien, pourtant, quand on a reçu le don révoltant de la vie dans une époque en déroute. Le personnage du gamin égaré dans le monde sans pitié des adultes est presque aussi ancien que le genre romanesque. Parce qu'à hauteur d'enfant, la cruauté de la vie telle qu'elle ne devrait pas être, se révèle dans toute sa monstrueuse absurdité.

Dans Les évaporés, son roman précédent, Thomas B. Reverdy suivait la renaissance d'Akainu, ce gamin de Fukushima, sans abri après la catastrophe, à la famille perdue, au mieux éparpillée mais peut-être à jamais disparue, poursuivi par la mafia japonaise, et qui rêve d'être un chat même si son prénom signifie chien rouge. Charlie, le jeune Américain, rêve aussi de revoir sa mère. Charlie est l'un des personnages de Il était une ville, roman qui raconte Detroit, l'ancienne Motor city. Enfant de la pauvreté, du double démantèlement de la ville qui fut riche, et de la famille qui fut heureuse. Avec ses copains, il disparaît un jour comme se sont volatilisés de nombreux enfants tels les mômes du conte, emportés hors de la ville par un joueur de flûte enchantée. Le vieux flic, Brown, suspecte des enlèvements, mais c'est bien un rapt de l'enfance qui se lit dans cette histoire de gamins sans repères lâchés dans la ville qui, peu à peu, se vide.

Charlie, né d'une mère qui l'a déposé un matin chez sa grand-mère et s'en est allée, ne lui laissant qu'un pull rose en vraie laine, qu'il porte trop grand pour lui. Gros Bill, venu sur terre pour recevoir des coups de ceux qui l'aiment, adoré par sa mère qui le frappe tant qu'elle peut quand il fait des bêtises, et qui ne sait plus que penser : « Un instant, il pensa aller l'embrasser, se réfugier dans ses bras, contre son immense poitrine. Elle ne le regardait pas. Elle pleurait dans ses mains, en reniflant bruyamment. Un instant, il pensa la tuer. » Et Strothers qui tourne mal.

Comment rester juste une bande de bons copains et ne pas dévier ? Comment refuser de rentrer dans un gang quand distinguer le bien du mal revient à s'orienter une nuit de brouillard dans un quartier désert et qu'on ne connaît pas ? Ce n'est pas le gigantesque brasier d'une maison qui tombe en ruines, incendiée par le trio pour fêter joyeusement la nuit du diable, qui saura éclairer le chemin de ces mômes : « Et quoi crier, quand on ne sait même pas bien ce que l'on ressent au juste, si ce n'est un frisson d'effroi qui n'a pas de nom. Jouissance du mal, plaisir coupable, ce ne sont pas des sentiments de gosses. Mais peur sans doute, peur, non pas du péché dont ils étaient innocents, mais que ce soit si facile. Que personne n'ai pu l'arrêter. »

Les adultes écrasés de soucis, niés dans leur identité par la crise économique, les dettes, le chômage, privés de tout, jusqu'à la fierté sans laquelle on ne peut se poser en adulte face aux enfants, renoncent : « Avant, on se comportait comme si tous les gamins du monde étaient un peu ceux de tout le monde. On pensait à ses propres enfants. On voulait leur éviter des ennuis. C'était avant la catastrophe, ou peut-être qu'on en est arrivé là peu à peu.

Mais c'est fini. »

Et par un terrible bouleversement des choses que seul un désastre sait produire, les adultes prennent soudain peur des enfants, qui volent, qui peuvent tuer, qui ne sont plus vraiment des enfants sauf pour leur caractère imprévisible.

Thomas B. Reverdy décrit très bien l'enfance, avec justesse et tendresse. Il sait dire l'entêtement à vivre l'enfance malgré tout : les skates, les allumettes, les fringues, les jeux au milieu des décombres, le goût pour l'aventure qui fait du terrain vague une plaine d'Indiens, les objets fétiches, le chronomètre de Charlie, le jeu de carte et le couteau multifonctions de Gros Bill. Seuls, livrés à eux-mêmes à travers la friche industrielle, ils jouent aux peaux-rouges, entrent en transe en une danse de la chasse ou de la pluie : « Ils éclatèrent de rire et reprirent leur danse de plus belle. Plongeant dans l'herbe, resurgissant plus loin en criant, levant les bras au ciel, chorégraphie saccadée d'apprentis sorciers. Cela faisait longtemps qu'ils n'avaient pas autant ri. Qu'ils n'avaient pas autant lâché la bride à leur enfance. Ils mimaient la chevauchée de la grande chasse, tiraient vers les ombres jaunes des flèches imaginaires. Sautaient de leur mustang en pleine course sur le dos d'un bison pour l'égorger, se relevaient en brandissant une vielle basket ou un morceau de tuyau en PVC en guise d'indiscutable trophée. »

Soudain, l'incertitude saisit, qui tord le ventre quand on ne sait quelle route prendre et que les tentations sont si fortes de se laisser égarer : « Et quelque chose se noue dans le ventre de Charlie. L'impression, sans le formuler clairement, d'avoir été piégé se mêle à l'excitation de l'aventure. »

Le désordre qui règne dans l'école abandonnée que rejoignent les trois copains fugueurs est symbolique de la désertion des adultes qui ne peuvent plus élever les enfants, en prendre soin. Dans la « zone », le vaste terrain vague où repoussent les herbes folles bientôt recouvertes par la neige où faire glisser sa luge, entre les murs de la maternelle désaffectée, s'est établie l'école du crime tenue par un dealer : « Charlie essaie d'imaginer des classes, se souvient des jours où tous les élèves étaient alignés en rang dans la cour de son école, chacun avec son maître ou sa maîtresse. Trois classes, c'est sûr-au moins. Mais ici tout le monde s'agite et personne n'est rangé. Il n'y a presque pas de filles. Les gamins portent pour la plupart des vêtements visiblement récupérés, sales et trop grands, des parkas et des blousons dans le style militaire, ou en cuir usé, des écharpes dont ils se couvrent la tête, des jeans maculés de terre et de taches plus douteuses.

Il n'y a aucun adulte. "

Des adultes, il y en a heureusement encore : la grand-mère qui recherche partout son petit fils, jusqu'au delà des frontières de la ville; le flic qui a tout compris de l'origine du chaos; la serveuse de bar et son client expatrié.

Dans Detroit en putréfaction, la mort frappe souvent, indistinctement. Les bodybags encombrent la morgue, clos sur les corps d'adultes et d'enfants qui ne seront jamais identifiés. Mais, dans Il était une ville, Thomas B. Reverdy, ne fait pas que le sombre constat d'une enfance meurtrie par une société que ce fou de Taylor n'a pas su totalement rationaliser et qui produit l'abondance de la violence et du malheur. La glissade à toute blinde, ce vertige qui fascine les mômes, ne conduit pas toujours au pire et le bas d'une pente peut aussi révéler l'autre côté du possible, la résurgence de la vie.

Thomas B. Reverdy, Il était une ville, Flammarion (2015) 

Famille de dockers au chômage, Brest, 1982 © Gilles Walusinski Famille de dockers au chômage, Brest, 1982 © Gilles Walusinski

 

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