Madeleine Melquiond, la sexa se rebiffe!

Elle en a marre, Madeleine. Ras la casquette et plein les bottes. Journaliste et écrivain, Madeleine Melquiond fait partie de ce monde merveilleux des sexagénaires, « sexa » pour les intimes et « seniors » pour les cons. Les vieux, quoi !

Elle en a marre, Madeleine. Ras la casquette et plein les bottes. Journaliste et écrivain, Madeleine Melquiond fait partie de ce monde merveilleux des sexagénaires, « sexa » pour les intimes et « seniors » pour les cons. Les vieux, quoi ! Vous savez, ces ultras-privilégiés aux cheveux blancs, ces gâtés de la croissance économique d'hier et des grasses retraites d'aujourd'hui, ces globe-trotteurs qui coûtent un max à la société avec leurs maladies chroniques et leur durée de vie à rallonge, ces jamais pressés qui font exprès de ralentir la queue à la caisse du super U en cherchant leur petite monnaie. Ah, les boulets ! Mais Madeleine n'a pas grimpé aux barricades de mai 1968, ni vendu Rouge aux normaliens pour se laisser scier le dos par les blancs becs, déjà qu'il faut supporter ce fichu nerf sciatique... Alors, elle a écrit On n'est pas sérieux quand on a 60 ans, vaste billet d'humeur et d'humour, à entrées multiples, dans lequel Madeleine vide son sac : contre les clichés imbéciles sur les anciens, contre les injonctions contradictoires, contre les détrousseurs de vieilles gens (qui ne sont pas ceux qu'on pense), contre l'infantilisation et les prises en charge étatiques, et contre les sexagénaires eux-mêmes quand ils s'ingénient à coller à leurs caricatures. Petit tour d'horizon des sujets qui fâchent...

Juliette Keating : Alors que le pays est dirigé par des vieux, qu'on est en plein papyboom, que les jeunes rament, vous dites que les sexagénaires ne sont pas si bien traités que cela...

Madeleine Melquiond © Pierre Montant Madeleine Melquiond © Pierre Montant
Madeleine Melquiond : C'est qu'il y a deux strates de sexas. Il y a d'abord les politiciens, ceux de l'Assemblée Nationale ou du Sénat. Il y a Angela Merkel. Eux, ils ne prennent pas de retraite, ils n'en veulent pas de la retraite. De même certains journalistes, des universitaires, des patrons. Mais ces sexas les plus visibles, modèles superactifs, ne sont pas représentatifs de l'ensemble de cette partie de la population. On n'est pas tous « beaux, riches, et bien portants », selon l'un des clichés les plus éculés sur les sexagénaires.

JK : Il y aurait une deuxième strate ?

MQ : Oui, beaucoup moins riche et souvent moins bien portante. On dit beaucoup que les sexagénaires ont bénéficié de l'âge d'or. Pourtant, si l'on regarde les trajectoires de vie, ce sont plutôt nos parents, la génération d'avant, qui a bénéficié des trente glorieuses. Ils sont sortis jeunes de la période de guerre, et ils ont profité de l'expansion économique qui a suivi et de l’ascenseur social. Mon grand-père n'était qu'un paysan très modeste, mon père est devenu un notable. Mais nous, la génération née après la guerre, nous ne sommes pas des enfants des trente glorieuses mais des enfants de la fin des trente glorieuses et du début de la crise économique. On a connu les difficultés d'après 1975, les problèmes sur le marché de l'emploi, l'affaiblissement des syndicats...

JK : Pourtant, les sexagénaires sont souvent perçus comme trop gâtés, par exemple dans le débat sur la « réforme » des retraites ?

MQ : Il y a une dévalorisation des solidarités et notamment de la solidarité inter-générationnelle. Le tricotage des solidarités se déchire parce que les

Madeleine Melquiond © Pierre Montant Madeleine Melquiond © Pierre Montant
jeunes sont sans emploi. Les jeunes ont des difficultés alors ils se tournent vers nous et ils disent : vous avez trop, ce n'est pas juste. Mais il faut leur expliquer qu'ils ne payent pas pour nous ! Les jeunes ne payent pas pour les vieux ! Nous avons cotisé, pendant des années, pour nos retraites... pour quelle raison maintenant on nous les raboterait ?

JK : C'est la crise actuelle qui serait responsable d'une certaine « mauvaise image » des sexagénaires ?

MQ : Pas seulement. Il y a aussi les pressions de la société productiviste. Les retraités sont des gens qui ne font rien, qui ne produisent rien, alors ils sont culpabilisés. La paresse est un scandale ! Alors on incite les retraités à faire du bénévolat pour, au moins, se rendre utiles... L'inaction est la mère de tous les vices !

JK : Pourtant, les anciens ont une grande utilité sociale, vous parlez de génération « pivot » ?

MQ : Oui, les sexagénaires aident des deux côtés : leurs parents qui deviennent dépendants physiquement et leurs enfants longtemps dépendants économiquement , ce sont des pivots. C'est une des nombreuses contradictions qui parcourent la société aujourd'hui : on demande beaucoup aux sexagénaires tout en leur faisant comprendre qu'ils sont une charge...

JK : Il y a un double modèle de la personne âgée : d'une part très active et impliquée, d'autre part dépendante et nécessitant une prise en charge...

MQ : Les livres, les magazines à destination des sexagénaires martèlent l'idée de la « nouvelle vie qui commence ». Comme si, à la retraite, on pouvait tout reprendre à zéro, tout recommencer. C'est une illusion, cette idée qu'on va pouvoir tout reconstruire, se mettre à apprendre l'italien, ou faire le tour de monde. Et pour quoi faire ? Il y a quelque chose de forcé dans l'hyperactivité de certains sexagénaires qui ont un agenda de ministre. Il y a bien sûr, cette pression sociale qui stigmatise les « paresseux ». Mais je crois qu'il y a aussi une peur de la mort, une fuite en avant devant l'inéluctable. En bougeant sans cesse, on se voile la face.

JK : On a peut-être aussi peur du regard des autres ?

MQ : Un jour, c'est vrai, on s'aperçoit qu'on est devenu la vieille de service. On le sent dans le regard des gens autour de nous. On ne peut plus s'habiller comme on veut. On doit raser les murs et ne pas trop la ramener. Je raconte une anecdote vraie qui m'est arrivée chez un boucher : il voulait m'expliquer comment cuisiner un osso bucco, comme si j'étais une gamine ou que j'avais tout oublié. Mais ce qui m'a le plus blessée, c'est quand la caissière du supermarché m'a pris mon porte-monnaie des mains pour prélever elle-même les pièces pour le paiement. Ce jour-là, j'ai pris un sale coup de vieux !

JK : Est-ce qu'il n'y a pas aussi une infantilisation des sexagénaires, qui fait partie de l'infantilisation générale de la population?

Madeleine Melquiond © Pierre Montant Madeleine Melquiond © Pierre Montant
MQ : On est pris dans le cocooning général. On nous fait peur, la peur d'attraper des maladies. Mais c'est aussi une question de santé publique qui peut être compréhensible. Pour nous, les sexagénaires, l'infantilisation passe par la prévention de la perte d'autonomie. Comme si on était tous destinés à finir dans une chaise roulante ! On nous incite à anticiper la perte d'autonomie motrice de manière exagérée. Cela conduit à des absurdités : comme la vente de la vieille et belle maison de famille à la campagne pour emménager dans une maison fonctionnelle meublée en Everstyl sans aucun charme, sans âme, comme s'il fallait reproduire la maison de retraite chez soi.

JK : Comment expliquer cette insistance sur la perte d'autonomie ?

MQ : Parce qu'il y a un énorme marché derrière, celui de la domotique. On cherche à arnaquer les vieux en leur vendant des produits de domotique alors qu'ils n'en ont pas (encore) besoin. Quand vous êtes à la retraite, c'est simple : il vous faut refaire entièrement votre salle de bain, détruire la baignoire et mettre une douche avec barres d'appui, il faut refaire la cuisine avec des meubles plus bas pour anticiper le moment où on sera en chaise roulante, il faut agrandir les portes pour le fauteuil roulant, installer un ascenseur dans l'escalier, etc.

JK : Les conventions obsèques vous énervent aussi beaucoup...

MQ : Ça me met hors de moi. Encore une façon de rouler les vieux et de les culpabiliser. Il faut qu'après notre mort, les enfants n'aient pas de problème, qu'ils soient tranquilles, pris en charge. Mais la mort des parents, c'est pas un problème, ça ? Quand les parents meurent, les enfants vivent un problème : le deuil de leurs parents. Je trouve que d'un point de vue anthropologique, cette façon de tout prévoir, de tout planifier à l'avance, même jusqu'après la mort, est choquante. Là encore, on voit comment le lien entre les générations se distend, même dans le rituel le plus important qui est celui des obsèques. Bien sûr, on peut prendre une assurance vie pour les aider un peu à payer les frais. Mais je pense que les enfants doivent se débrouiller avec le problème de la mort de leurs parents.

JK : Votre livre traite de sujets sérieux, graves, mais sans jamais de méchanceté, sur un ton à la fois humoristique et ferme...

MQ : J'ai toujours été rebelle, j'ai un tempérament caustique. D'où ce pamphlet au vitriol mais où j'ai voulu prendre les choses avec humour. On ne se refait pas, même à soixante-dix ans !

 

Madeleine Melquiond est née en 1945, elle vit dans la Drôme. Agrégée d’histoire-géographie et diplômée de l’ENS, elle est journaliste et formatrice en journalisme (au CELSA, Louvre paris, UMLV) et a aussi effectué de la communication d’entreprise et d’administrations publiques. On n'est pas sérieux quand on a soixante ans, éditions Max Milo.

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