D'ENCRE ET DE SANG, LES PREMIÈRES GOUTTES DU PREMIER MAI

 

La bombe au Haymarket de Chicago, le 4 mai 1886 © DR La bombe au Haymarket de Chicago, le 4 mai 1886 © DR

 

Revenu mourir à Reichholz en Bavière, Rudolph Schnaubelt, tuberculeux à l'extrémité, est le narrateur du roman de Frank Harris, « La bombe » écrit en 1908. D'emblée il avoue avoir lancé cette bombe qui tua huit policiers et en blessa des dizaines d'autres à Chicago. L'histoire en retient l'attentat du Haymarket, le 4 mai 1886 commis par des anarchistes. Fuyant Chicago après avoir lancé La bombe, embarqué à New-York vers Liverpool avant son retour définitif en Allemagne, Rudolph Schnaubelt passait par Bordeaux. « Le plus grave inconvénient de ce séjour bordelais était la coupure quasi complète avec l'Amérique . Les journaux français ne parlaient presque jamais du reste du monde. Assurément les Français ont l'air de penser que le moindre incident national a plus d'importance qu'un événement capital au delà de leurs frontières. Il y a chez eux une insularité intellectuelle sidérante. Ils ont depuis si longtemps la conviction d'être la première des langues qu'ils ne se sont pas encore rendu compte de leur vrai statut : la France n'est plus qu'un pays de second ordre ; l'anglais, le russe et même l'allemand ont bien plus de poids que la langue de Molière. Les Français ressemblent à des hommes côtoyant des adolescents : ils s'estiment plus forts et plus sages, quand ils ne sont que plus vieux et moins purs. »

S'il a fallu attendre si longtemps pour qu'une traduction en français de La bombe voit le jour, les évènements récents lui donnent son actualité et ce texte, qui se lit d'un trait, d'une écriture étonnamment contemporaine, nous fait vivre les épouvantables conditions de travail à la fin du XIX ème siècle, le début du mouvement ouvrier ; et nous plonge dans le mouvement anarchiste animé par des intellectuels qui vivent, aiment mais souffrent d'un libéralisme triomphateur accusant les « étrangers » de leurs actes désespérés.

Frank Harris © Alvin Langdon Coburn Frank Harris © Alvin Langdon Coburn

 LA BOMBE

 

« Je ne peux croire qu'en ce monde se perde le moindre acte désintéressé, que la moindre aspiration, le moindre espoir, s'éteigne sans laisser de trace. Au cours de ma brève existence, j'ai vu semer la graine et récolter le fruit et cela me suffit. Nous serons sans doute méprisés et trainés dans la boue par les hommes, du moins pendant un certain temps, parce que nous serons jugés par les riches et les puissants, et non par les pauvres et les humbles, pour lesquels nous avons fait don de nos vies » ces derniers mots que Frank Harris met dans la bouche de Rudolph Schnaubelt, nous pouvons les faire nôtres une fois la lecture de ce livre achevée.

Né dans le sud de l'Allemagne, blond, les yeux bleus, Rudolph Schnaubelt ne supporte plus la vie trop organisée que son père lui promet. Il n'a qu'une envie, émigrer, traverser l'atlantique, l'envie de l'Amérique. New-York, en cette fin de XIX ème, n'aime pas « les étrangers » venus d'Europe centrale. Rudolph ne trouve que de très durs travaux manuels, payés une misère quand son rêve est d'écrire et de mettre son érudition en action vers un monde plus juste.

Horrifié par les conditions de travail imposées aux ouvriers, par l'insultante opulence des patrons, Rudolf Schnaubelt rencontre enfin le Dr Goldschmid, le directeur du Vorwaerts, le journal socialiste de New-York. Il obtient la possibilité d'écrire des articles modestement rémunérés pour décrire le travail sous cloche et en surpression, tel qu'il l'a vécu, pour creuser les fondations du pont de Brooklyn. Comme beaucoup de jeunes immigrés allemands il rêve d'aller à Chicago et le long voyage en train sera pour lui le soulagement de quitter New-York, si dure pour les étrangers.

Recommandé à August Spies un Saxon de Dresde, directeur de l'Arbeiter Zeitung, Rudolf trouve les moyens de sa survie à Chicago, perfectionne son Anglais qu'il s'applique à parler sans accent (nous ne saurons pas lequel...). Le jeune homme sait qu'il a réalisé une part de son rêve mais la chair est aussi faite de désir : « En me promenant à New-York, j'avais constaté que les jeunes filles et les femmes étaient plus jolies, plus délicates, plus élégantes que toutes celles que j'avais pu voir en Allemagne. De surcroît, elles étaient brunes, les yeux sombres – des yeux qui m'attiraient irrésistiblement. Elles me paraissaient fières, réservées et ne semblaient pas me remarquer ; chose étrange, cela me charmait autant que tout le reste. ». La rencontre d'Elsie petite brune aux yeux sombres, l'amour de sa vie, nous ramène sans doute au roman mais l'écriture de Frank Harris est si séduisante qu'il n'est pas question de mettre en doute l'histoire telle qu'il nous la fait vivre.

Elsie est si jolie, si douce et si parfaite qu'elle s'inquiète de la rencontre de Louis Lingg et de sa compagne Ida. Non qu'elle soit jalouse mais ces réunions, si tard le soir, que cachent-t'elles? Elle ne peut céder aux désirs de Rudolph, désir physique comme désir de mariage.

Louis Lingg est un tribun hors pair, une force de la nature, ses yeux font peur à ceux qui ne connaissent pas la douceur qu'il cache. Les mystérieuses études de chimie que Lingg poursuit n'ont, c'est l'impression de Rudolph, que peu à voir avec leur travail incessant pour lutter contre les violences policières du capitaine Bonfield.

Le premier mai 1886, le mot d'ordre de grève générale est très suivi. Un militant bien connu à Chicago, August Spies prend la parole devant la foule imposante des manifestants. Quand ceux-ci se dispersent calmement, 200 policiers survenus subitement chargent les manifestants très violemment. Ils laisseront sur le pavé un mort et des dizaines de blessés. Spies, bouleversé, se précipite au Arbeiter Zeitung pour lancer un appel à un rassemblement de protestation contre les violences policières. Il se tient le 4 mai au Haymarket Square de Chicago.

Ils sont trois militants, Spies, Albert Parsons et Samuel Fielden à prendre la parole. Le maire de Chicago, Carter Harrison assiste à la manifestation. Le calme régnant, il demande au capitaine John Bonfield de retirer ses policiers. Mais les protestations de Fielden n'ont aucun effet quand 180 policiers surgissent et foncent vers la foule. C'est à ce moment que Rudolph Schnaubelt lance sur les policiers la bombe qu'il avait mis dans sa poche, un engin miniature de la fabrication de Louis Lingg, fruit des ses mystérieuses études de chimie...

Huit flics seront tués et de nombreux autres blessés. Les autorités se déchainent, veulent des coupables sans délais. Sept « anarchistes » sont arrêtés. Ce sont: August Spies, Samuel Fielden, Adolph Fischer, George Engel, Michael Schwab, Louis Lingg et Oscar Neebe. Un huitième homme, Albert Parsons se livre à la police, persuadé qu'il est innocent comme les sept autres inculpés. La vérité historique est pourtant que seuls les trois orateurs, Spies, Parsons et Fielden étaient présent le 4 mai, le jour de la bombe.

Le roman de Frank Harris décrit ensuite par le menu le procès inique qui s'ouvrit en juin 1886 et condamna à la pendaison sept des inculpés, Oscar Neebe n'écopant que de quinze ans de prison. S'ensuivit un très important mouvement de protestation international. Schwab et Fielden verront leur condamnation commuée en prison à vie. Louis Ling, qui avait été aidé en prison par sa compagne Ida, réussit à se suicider avec une bombe qu'il fait exploser dans sa cellule la veille du 11 novembre 1887, le jour où Parsons, Engel, Spies et Fischer sont pendus.

« Près du lieu où avaient péri les policiers, à Haymarket,un monument fut érigé à leur mémoire, surmonté par une statue représentant un agent. Il fut très rapidement déplacé sous un prétexte de convenance pour être relogé à des kilomètres de là, dans un parc, sous les arbres, où nul ne le voit ni ne sait ce qu'il commémore. D'une manière ou d'une autre, l'opinion publique s'était rendu compte que la police n'avait pas brillé par son comportement héroïque. »

 Ces évènements de Chicago sont à l'origine de la célébration de la fête du travail, le premier mai, dans le Monde.

Le monument... Le monument...
Chicago, 11 novembre 1887 © DR Chicago, 11 novembre 1887 © DR
LA BOMBE

de Frank Harris

roman traduit par Anne-Sylvie Homassel

la dernière goutte, éditeur

couverture - photo Lewis Hine couverture - photo Lewis Hine

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.