DÉSORDRE

Huit nouvelles écrites par Einar Schleef, traduites de l'allemand par Marie-Luce Bonfanti et Crista Mittelsteiner – Éditions Le Ver à Soie

Einar Schleef, metteur en scène, écrivain, scénariste, peintre, graphiste, comédien et photographe disparaît subitement en juillet 2001. Elfriede Jelinek apprend cette nouvelle qui la bouleverse seulement huit jours plus tard alors qu'ils étaient au travail pour mettre en scène un de ses derniers textes. Dans la préface qu'elle écrit pour Désordre, Elfriede Jelinek nous dit : « Lisez ses livres, je vous en prie ! Il le faut ! Schleef était en tant que poète et homme de théâtre le phénomène le plus éminent que j'ai connu. Après la guerre, il n' y a eu que deux génies en Allemagne, à l'Ouest Fassbinder, à l'Est Schleef. Ils étaient tous les deux insatiables, mais seulement pour pouvoir donner d'autant plus. À la fin, ils se sont donnés eux-même. Ils ont trébuché sur eux même et ils ont craché leurs cœurs »

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Désordre est le titre de l'une des huit nouvelles écrites par Einar Schleef à Berlin. Dans l'édition originale il y avait deux nouvelles supplémentaires et le titre était Die Bande (Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 1982). En 1976, Schleef est envoyé à Vienne par le Berliner Ensemble pour mettre en scèneLe château de Wetterstein, coproduit par le Burgtheater. Il décide alors de ne pas retourner en RDA, et reste à l'Ouest. Commence une période difficile de neuf ans avant que le théâtre de Francfort ne l'engage comme metteur en scène. Il s'installe finalement à Berlin-Ouest, tombe en dépression. En 1977, il écrit dans son journal : « Là-bas, le Mur autour de tous. Ici, le mur dans la tête de chacun ».

Crista Mittelsteiner qui dirige chez Le Ver à Soie cette nouvelle collection baptisée Les Germanophonies nous dit Fuir la langue maternelle vécue comme un régime totalitaire, quitter sa terre natale ressentie comme un terroir carcéral et trouver sa liberté d'expression dans le lieu/langage de l'exil, voilà comment peut se résumer en quelques mots mon choix de vivre en France, de « l'autre côté du Rhin ». Dans la foulée elle nous met en garde sur l'idée très personnelle qu'Einar Schleef se fait de la syntaxe, de la ponctuation, voire de la typographie. De tout le reste aussi d'ailleurs... Et sans doute pour nous aider à entrer dans les nouvelles plus légèrement nous précise-t'elle qu'Einar Schleef était bègue et avait réchappé d'un accident qui aurait pu être mortel, tomber d'un train en marche.

« Deutsche Sprache, schwere Sprache » (Langue allemande, langue pesante)

L'urgence nous dit Crista Mittelsteiner était de restituer cette langue sans la rendre plus digeste, plus convenue. Elle ne dit pas dans son introduction, c'est saisissant pour moi, que cette écriture est comme une suite de moments, de photographies d'instants collées au mur de la phrase, dans le désordre que réserve la vie.

« Qui demande qui tu es. Personne. Ça ne regarde personne. Personne ne te relève. Par dessus toi. La prochaine rame. Ceux qui se ruent sur la porte. Qui demande.Pas un. Il y en a trop. Chacun te le dit, couché en dessous, pardon, quand ils te piétinent. Sa main dans la poche du manteau ou sur la queue. Pourvu que la semence ne traverse pas le pantalon, bref soupir, continuer,s'offrir cela, faire quelque chose pour soi car personne ne demande à qui que ce soit, pas un ne sait qui tu es en dessous. Ceux au dessus de toi, sous leur jupes, leurs revers de pantalon, tu vois couler l'eau, dans ta gueule, à côté, soif de leurs effluves, de leur silence, de leur non questionnement, leur non réponse, leur éternel vouloir savoir comment tu vas. Bien. C'est ce qu'ils disent tous. Je vais bien. Tu vas mal. M'est arrivé un jour d'aller mal. Pardon. Je ne voulais pas ça. Écraser tes mains. »

Ainsi commence Désordre. La première nouvelle s'intitule « La maison », l'histoire -si l'on peut dire- d'un couple qui, une fois atteint la perfection de sa maison se dispute, la femme s'en va et tout s'en va ! « La fuite » et quatre conversations téléphoniques avec la RDA... Vient ensuite « Désordre » :

« Je ne peux plus y tenir. Ça tu le dis, dis et redis. Je ne peux pas oublier. Oublie. Combien de temps encore veux tu attendre. Pendant qu'elle se lève, va à la cuisine, il reste couché. Ramène-moi quelque chose à boire. La porte des wc remue. Elle est habillée et déjà dehors. À l'aéroport elle attend 40 minutes le prochain engin pour Francfort.
La dernière tentative de séparation en date. Dans 10 jours elle sera de nouveau ici ou moi chez elle... ».

Ces petits riens accumulés donnent une intensité insoupçonnée au récit. « Monsieur Kowalski » , vieil homme qu'on lit somnambule s'introduit chez Monsieur Schleef, toute la vie en RDA en sept pages !

« Le monument », dernière nouvelle du livre mêle dérision et sarcasmes sur ce qu'on pense allemagne, minuscule majuscule !

Le livre se termine sur ces quelques lignes reprises en quatrième de couverture :

« Oublier.Quand j'écris là j'y arrive. Maux de tête à cause du martèlement, là je ne dois pas penser, là martèlent les tempes. Je cours jusqu'au métro, roule porte de Kottbuss et fonce jusqu'au Mur. En vis-à-vis lumière et eau. Là je reprends mon calme, vois le poste frontière, lui moi, je fais demi-tour vers la maison. Souvent je me représente cela, qu'il tire, je ressens le tir en moi, la tempe s'ouvre, mon sang se répand sur la poitrine, je bascule en moi-même. Sable dans la bouche je tombe de côté. Un petit pas de trop suffit pour cela, bienvenue. »

Le Ver à Soie

Fondée il y a deux ans par Virginie Symaniec, les éditions Le Ver à Soie ont déjà publié treize livres. Une ligne éditoriale affirmée, les liens que Virginie Symaniec entretient avec la littérature Russe, Bielorusse. Elle nous ravit quand elle parle avec amour de son choix des formats, de la douceur du papier et des illustrations qu'elle demande à ses amies. Désordre est illustré par deux dessins d'Einar Schleef.

Je ne résiste pas à reproduire ce petit texte que Virginie a publié sur sa « page » Facebook :

« Lorsque je traduisais avec Larissa Guillemet La Récolte de Pavel Priajko, on ne sait pourquoi, j'avais cette affiche de propagande en tête. Il faut la resituer dans son contexte. Au milieu des années 2000, elle faisait partie de toute une série d'affiches gouvernementales qui avaient fleuri à Minsk. Ces affiches étaient organisées autour du slogan "Pour la Biélorussie". Elles reprenaient toutes les grands thèmes (travail, famille, patrie) de la "nouvelle" idéologie nationale de l’État biélorussien. Sur celle-ci, on pouvait lire : "Pour une Biélorussie intellectuelle". Ne sont-ils pas beaux, ces "intellectuels" ? S'il y a un texte que je suis immensément fière d'avoir contribué à traduire, c'est bien La Récolte de Pavel Priajko, qui nous montre les mêmes en train de cueillir des pommes. Ils s'y prennent tellement bien, qu'ils finissent par nous donner une vue claire du résultat qu'on pourrait obtenir si certains avaient l'idée saugrenue de leur demander de résoudre des problèmes de géopolitique. Aujourd'hui, j'ai un autre petit problème : à l'époque où nous traduisions ce texte, j'étais persuadée qu'il ne nous parlait que de Biélorussie. Depuis, je crois que j'ai vieilli. »

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Bien que la collection les Germanophonies soit toute nouvelle, il me paraît utile pour soutenir une jeune maison d'édition qui tente de s'affranchir des lourdes contraintes économiques de la distribution du livre de signaler qu'elle n'hésite pas à créer une collection de livres pour enfants d'un format original, superbement illustrés par Elza Lacotte. Collection baptisée Minuscule pour un choix majuscule et en dernières pages un objet à construire, comme un fil qui va de soi.

Le Ver à Soie, Virginie Symaniec éditrice

63 rue de Paris -94220 Charenton-le-pont

virginie.symaniec@leverasoie.com

site : www.leverasoie.com

 

 

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