Une rencontre des Filles du loir : Nicolas Cavaillès, Les huit enfants Schumann.

Vendredi 24 mars, Nicolas Cavaillès était l'invité de l'association de lecteurs, « les Filles du loir ». Il a répondu aux questions des animatrices et des adhérents, autour de son livre "Les huit enfants Schumann". Dans ces chroniques des vies tourmentées des enfants de la concertiste Clara Schumann et de son mari compositeur, Nicolas Cavaillès s'interroge sur l'enfance et sur la création.

Nicolas Cavaillès, 24 mars 2017 © Gilles Walusinski Nicolas Cavaillès, 24 mars 2017 © Gilles Walusinski

Nicolas Cavaillès n'est pas seulement le traducteur de Cioran et des grands auteurs roumains. Il dirige la maison d'édition Hochroth-Paris, dédiée à la poésie, et est l'auteur de trois livres publiés aux éditions du Sonneur, dont le premier Vie de Monsieur Leguat a reçu le prix Goncourt de la nouvelle en 2014. Son troisième livre Les huit enfants Schumann fait la chronique des vies brèves et tourmentées des enfants de la concertiste et compositrice Clara Schumann et du compositeur romantique Robert Schumann, mort en 1856 après des années d'hallucinations auditives et de troubles de la raison. Au delà d'une biographie multiple de ces enfants de créateurs, Nicolas Cavaillès s'interroge sur l'enfance, la création et leur rapport à la folie. À la librairie Les Traversées (Paris) il a répondu aux questions des animatrices et des adhérentes de l'association de lecteurs « Les filles du loir. »

Filles du loir : Comment en êtes-vous arrivé à écrire un livre consacré aux enfants du compositeur Schumann ?

Les enfants Schumann Les enfants Schumann

Nicolas Cavaillès : Il y a une dimension imprévisible mais chaque livre est le fruit d'une nécessité, chacun de mes livres est lié au questionnement d'une période de ma vie. Pour Les huit enfants Schumann, j'ai senti le besoin d'écrire sur l'enfance. Je connaissais leur existence, parce que je m’intéressais à leur père, Robert Schumann, mais ils me hantaient. J'ai donc renoncé à un autre projet pour me consacrer à leur histoire précisément. Ce sont des personnages réels dont on sait assez peu de choses, j'ai ressenti une grande curiosité pour ces vies méconnues.  

Filles du loir : Dans les premières lignes, vous expliquez au lecteur qu'il ne s'agit pas d'un livre sur Robert Schuman, avec un seul n, le père de l'Europe, « cet humaniste et homme de foi qui jamais ne connu aucune femme. » Pourtant vous développez sur une page la biographie de cet homonyme. Pourquoi avoir commencé de cette manière là, comme en donnant une fausse piste au lecteur ?

Nicolas Cavaillès © Gilles Walusinski Nicolas Cavaillès © Gilles Walusinski

Nicolas Cavaillès : J'ai ajouté cela à la fin, après avoir écrit tout le reste. J'aurais pu écrire la vie de Robert Schuman, avec un seul n : c'est un personnage qui a eu un destin extraordinaire. Il a perdu ses parents assez tôt dans la vie et n'a pas eu d'enfants. C'est une esquisse de vie parallèle, comme on en faisait autrefois, qui m'a permis d'introduire ces deux questions : qu'est-ce qu'être orphelin ? Qu'est-ce que le fait d'avoir ou non des enfants ? L'homonymie de ces deux personnages sert d'excuse pour lancer le thème du livre.

Filles du loir : Ce qui est frappant dans votre livre, c'est le rapport entre l'Histoire et la fiction. Très souvent, vous vous référez à des essais, à des lettres, à des témoignages, notamment au travail d'Eugénie Schumann. On a parfois l'impression vous vous justifiez : « non, ça n'est pas inventé, ça a bien été dit !» Quelle a été la démarche préparatoire à l'écriture ?

Nicolas Cavaillès : Je ne parviens pas à prendre certaines libertés vis-à-vis de personnages réels, et notamment je n'arrive pas à les faire parler, c'est trop dangereux pour moi. D'où le besoin de citer, de donner la parole aux personnages eux-mêmes quand on a une trace, un document qui le permet. La principale source, ce sont les souvenirs rassemblés par Eugénie, l'avant-dernière des huit enfants de Schumann, sa dernière fille. Mais c'est bien sûr un récit subjectif, avec plein de non-dits, beaucoup de choses sont passées sous silence. Eugénie Schumann n'a pas connu son père, elle n'en a pas de souvenir direct. C'était quelqu'un de très sensible qui en a beaucoup souffert et qui a beaucoup œuvré au mythe Schumann, avec tous les excès propre à une fille qui ne peut être objective sur le récit de la vie de son père. Il y a un effort de ma part pour remettre en contexte, reprendre, raconter ce qui a été tu, les tabous de la famille. La dimension informative me tenait à cœur y compris pour le personnage de Schumann. Bien sûr, je n'ai pas épuisé le sujet. Schumann est un personnage éminemment complexe et sur la question de sa folie personne n'a su expliquer encore ce qui lui était arrivé. Mais j'avais besoin d'avancer dans le réel.

Filles du loir : Le personnage de Clara Schumann donne à ces existences une tonalité encore plus tragique dans la façon que vous avez de décrire les événements.

Nicolas Cavaillès : Clara Schumann a pris une importance plus grande que celle que j'avais crue au départ. Évidemment, elle a joué un rôle très important dans la vie de tous ses enfants. C'est une figure assez complexe, qui a eu elle-même une enfance très particulière. Mais dans sa manière d’élever ou de ne pas élever ses enfants, il y a beaucoup de choses à dire. Bien sûr on trouve de nombreux livres sur Robert Schumann ou Clara Schumann, mais dans ces livres, on a juste un paragraphe dans lequel est casée la liste des huit prénoms et on passe à autre chose. Alors que cette réalité, ces huit enfants, ont joué un très grand rôle dans le destin de Clara Schumann, même si elle en a confié le soin à d'autres. C'est ce qui m'a amené à parler d'elle et de la manière dont elle intervenait dans la destinée de ses enfants.

Nicolas Cavaillès, 24 mars 2017 © Gilles Walusinski Nicolas Cavaillès, 24 mars 2017 © Gilles Walusinski

Filles du loir : À la lecture du titre, Les huit enfants Schumann, l'horizon d'attente est musical, sonore mais c'est en réalité un roman sur le silence. Des textes très brefs, habités par le blanc. Une suite de micro-récits de vie ou de non vie. Les blancs fonctionnent comme un point d'orgue, et c'est d'une tristesse profonde puisque chaque fin de chapitre est une mort, un silence. Le destin d’Émile est bouleversant : deux pages suivies de deux pages de silence. Pourquoi cette forme minimale, ce texte qui condense le sens à ce point et qui propose autant de silences sur une famille de musiciens ?

Nicolas Cavaillès : Ce qui m’intéresse, c'est résumer une vie en quelques pages pour faire ressortir la destinée du personnage, avec une certaine cruauté peut-être, mais qui me semble intéressante sur un plan moral. Dans le cas de ces huit vies malheureuses, que j'ai ordonnées selon une chronologie funèbre, la densité était une nécessité par rapport à l'objet de l'écriture. Faire sortir par la structure et le déroulé chronologique, la perte initiale, la perte du père et comment cette perte a été en fait une première mort pour ces enfants dont toute la suite de la vie a été une manière d'atteindre la seconde, la dernière. La densité de l'écriture est une nécessité à la fois morale et esthétique. Je suis à l'antipode des énormes biographies où l'on peut suivre presque jour après jour la vie des personnages. Il y a un aspect « parabole » qui émane naturellement, une fois qu'on a réduit une destinée à quelques événements, à quelques situations, à quelques souffrances ou quelques séparations. Je voulais laisser à ces événements ou à ces non-événements le soin de transmettre le sens ou l'absence de sens de ces vies.

Filles du loir : Parmi les thèmes récurrents du romantisme, il y a l'infini et le néant. Ces deux motifs sont particulièrement palpables dans le dernier chapitre, qui fait une boucle avec la dernière phrase de la première page : « dans notre esprit huit égale l'infini, le néant sera pour une autre fois.» La thématique romantique apparaît chez les enfants, comme par un effet de contamination ou de déterminisme. Ce sentiment du néant, est particulièrement saisissant dans votre passage sur la photographie. Pourquoi avoir choisi de décrire cette photographie et quel est son sens ?

Nicolas Cavaillès lit un extrait de son livre "Les huit enfants Schumann"

Nicolas Cavaillès : C'est à la toute fin du livre. Je décris une photo qui existe, c'est la seule photo que Schumann a vu de son fils Félix qui est un poupon et qu'il n'a jamais connu. C'est un document très émouvant quand on sait que c'est la seule photo que Robert Schumann a pu avoir de ses enfants alors qu'il était à l'asile. Elle lui a été envoyée pour Noël, le premier Noël qu'il a passé seul là-bas.Vous parliez d'absence ou de silence, la photographie c'est vraiment la fausse présence, qui attise l'absence. C'est quelque chose de très douloureux. J'ai voulu me mettre à leur place à ces enfants-là, qu'on a réuni un jour et auxquels on a dit : on va tous vous prendre en photo pour votre père, alors que la plupart ne comprenaient pas de quoi il s'agissait et pourquoi leur père ne venait pas tout simplement les voir. Ce que je trouve émouvant chez Robert Schumann et qu'on n'a pas toujours chez les romantiques, c'est sa sensibilité pour les enfants. Il a beaucoup composé pour les enfants, des morceaux qu'ils puissent jouer, et il a été le premier à le faire. Ça rend encore plus terrible son histoire, car il était conscient de l'image de père très bizarre qu'il devait donner à ses enfants, lui qui par ailleurs les adorait et passait beaucoup de temps avec eux dans les périodes où il était en bonne santé. Il y a l'héritage du romantisme, dans ces figures solitaires, toujours tournées vers l'art, avec une dimension sacrificielle chez Schumann qui a fait don de soi à la musique. Il a beaucoup souffert à mon avis des défauts de ce qu'il transmettait à ses enfants, au-delà de l'amour de la musique. 

Nicolas Cavaillès, 24 mars 2017 © Gilles Walusinski Nicolas Cavaillès, 24 mars 2017 © Gilles Walusinski

 Filles du loir : Cette photo de fratrie paraît étonnamment vivante et gaie par rapport à certaines photographies des fratries des milieux bourgeois de cette époque, avec les histoires d'enfants mis en nourrice, dispersés.

Nicolas Cavaillès : J'ai pu écrire ce livre parce que c'était les enfants « de », et qu'on a donc des documents et des traces. Clara Schumann a beaucoup travaillé en tant que concertiste parce qu'elle avait besoin d'argent pour nourrir ses enfants et que Robert Schumann n'était plus là. Même de son vivant il n'a pas gagné grand chose. Quand elle s'est retrouvée seule, elle a du renoncer à la composition parce que les concerts rapportaient plus. C'est aussi ce qui explique qu'elle ait amené ses enfants à chercher du travail, à être indépendants assez vite, autant les garçons que les filles. Ça peut paraître un peu dur, mais ça répondait à une nécessité pratique. C'est un personnage intéressant dans son rapport à l'enfance et dans la manière dont elle peut refléter une époque. De nos jours, on a l'image de la famille idéale comme d'un cocon, mais c'est une idée qui est venue très tard. Clara Schumann était d'une sensibilité antérieure, selon laquelle les enfants, nombreux, devaient vivre leur destin.

Filles du loir : Dans le chapitre « Descendance », vous soulevez la question du droit à l'oubli : « Mais dans combien d'années les descendants pourront-ils jouir de l'apaisement définitif de l'oubli ? À quelle échéance Robert Schumann gagnera-t-il le néant ? » Si les corps disparaissent, les histoires se transmettent de génération en génération, le mythe familial demeure. Votre livre ne participe-t-il pas à l'édification et à la reproduction à l'infini du mythe Schumann ?

Nicolas Cavaillès : C'est une des raisons pour laquelle j'ai écrit ce chapitre, qui est une digression par rapport au fil des récits. Les histoires familiales se transmettent de génération en génération, mais, concrètement, elles se déforment. C'est une manière d'autocritique qui me tenait à cœur : ce livre-là relève d'un voyeurisme de ma part, je suis allé lire des lettres intimes, je parle de ces gens que je n'ai pas connu. Il y a un côté injustifiable, et je voulais que ce soit présent, cette sorte d'autodestruction du livre, dans un souci moral à la fois pour l'auteur et pour le lecteur, qui peut ainsi s'approprier les récits et en faire autre chose.  

Filles du loir : Dans les scènes de l'enfance on sent l'empathie de Schumann pour ce que c'est qu'être enfant, le jeu, la solitude aussi. On sent aussi votre propre empathie. La définition que vous faites de l'enfance, « ce fragile état de non appartenance à soi » interroge beaucoup. La fin de votre livre, quand vous parlez de « cette créature au mille visages et aux mille souffrances, muette et polymorphe, malléable et non moins fugitive que l'on appelle enfant. » est bouleversante, d'autant que vous faites le lien entre l'état d'enfant, celui d'artiste et de fou. Ce sont trois figures extrêmement vulnérables qui se tendent la main mais sans arriver à se rejoindre. On a l'impression que vous avez cherché à savoir ce que c'est qu'être fou, ce que c'est qu'être enfant et que ces figures parviennent à se lier les unes aux autres grâce à votre écriture.

Nicolas Cavaillès, 24 mars 2017 © Gilles Walusinski Nicolas Cavaillès, 24 mars 2017 © Gilles Walusinski
Nicolas Cavaillès : Les fous, les enfants et les artistes, dans leur quintessence, sont des êtres de grande solitude avec ces deux facettes de la solitude : une grande force, une grande liberté mais en même temps une grande vulnérabilité. Ils ont cette faculté de modifier le réel, de créer au sens fort c'est à dire de basculer dans une autre réalité faite par soi, qu'on invente en la vivant, qu'on vit en l'inventant. C'est le propre des enfants quand on les voit jouer, c'est fascinant et c'est dramatique quand c'est des fous. Au-delà de ça, cette empathie entre les fous et les enfants, c'est quelque chose de bouleversant. Tout cela est cristallisé et très présent dans cette histoire des huit enfants des Schumann, effectivement. C'était l'enjeu de mon écriture d'arriver à exprimer ces choses-là, d'essayer de les revivre un peu. La souffrance des enfants, on ne peut la penser qu'une fois qu'on est devenu adulte, au moment même où on ne peut plus la comprendre. Il y a un côté vertigineux, dans les saynètes que l'on a tous vécues : la peur du noir, pour un enfant c'est total et c'est terrible. On touche au néant, ce n'est pas de simples petits problèmes de croissance.

Nicolas Cavaillès et les Filles du loir, 24 mars 2017 © Gilles Walusinski Nicolas Cavaillès et les Filles du loir, 24 mars 2017 © Gilles Walusinski

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Nicolas Cavaillès, Les huit enfants Schumann, éditions du Sonneur (2016)

 

 

 

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