Une rencontre avec Laura Kasischke

L'association de lecteurs et lectrices Les filles du loir a eu le plaisir et l'honneur de recevoir l'autrice américaine Laura Kasischke à la médiathèque Jean-pierre Melville (Paris). Devant un auditoire nombreux, Laura Kasischke a parlé de son travail d'écrivaine, des choses bizarres qui se cachent derrière l'apparente banalité du familier et de la vie comme inquiétude.

Laura Kasischke, rencontre avec Les filles du loir, Paris 23 septembre 2017 © Gilles Walusinski Laura Kasischke, rencontre avec Les filles du loir, Paris 23 septembre 2017 © Gilles Walusinski

Les filles du loir : Laura Kasischke, vous êtes poétesse, romancière et novelliste. Les éditions Page à page viennent de publier en français, traduites de l'américain par Céline Leroy, un ensemble de vos nouvelles sous le titre, Si un inconnu vous aborde. Comment concevez-vous l'écriture dans ces différents genres?

Laura Kasischke : Pour moi, la poésie ou les fictions courtes et les romans sont des formes totalement différentes, le processus de création est autre. Je n'ai jamais écrit de nouvelle qui soit ensuite devenue un roman ou écrit un roman que j'aurais finalement condensé pour en faire une nouvelle. En revanche, quand je commence à écrire une nouvelle, je sais que c'est une forme qui va être contenue dans un petit espace. Quand j'écris des formes courtes, je commence à la main dans un petit carnet, je ne sais pas toujours où ça va me mener et c'est souvent dès ce premier jet que me rends compte si ça vaut la peine de poursuivre, de retravailler, ou je dois abandonner. Pour le roman, j'ai une idée un peu plus complexe en tête au départ, et je sais que ça me prendra un bon moment.

Les filles du loir : Une question à Céline Leroy, votre traductrice, qui est une question de "groupie" : qu'est-ce que ça fait de traduire Laura Kasischke ?

Céline Leroy © Gilles Walusinski Céline Leroy © Gilles Walusinski
Céline Leroy : J'ai traduit deux romans de Laura Kasischke parus chez Christian Bourgois, ves de garçons et La Couronne verte, à un moment, au début de ma carrière, où j'avais encore du mal à me reconnaître comme traductrice littéraire. J'avais lu Suspicious river à sa sortie et je suivais le travail de Laura, je le connaissais bien, j'aimais ce qu'elle faisait. J'ai donc traduit ces romans avec beaucoup d'excitation et de terreur. J'ai eu ensuite la chance, grâce aux éditions Page à page, de pouvoir revenir à la belle langue de Laura sous les formes différentes de la poésie et des nouvelles. C'était aussi très exaltant de la rencontrer pour échanger sur son travail.

Les filles du loir : Votre métier, la traduction, c'est d'essayer d'épouser la langue d'origine mais aussi de retrouver sa texture. Comment avez-vous travaillé sur les nouvelles et les poème de Laura Kasischke, qui ont la particularité de mêler les impressions, les atmosphères, les sensations dans une langue extrêmement imagée?

Céline Leroy : Le métier-même de traductrice implique de se fondre dans la langue et dans l'univers d'un auteur. Il y a un travail d'immersion à faire, qui est différent pour chaque auteur. La particularité des textes de Laura Kasischke, ce sont les métaphores, les comparaisons, tout ce qui est de l'ordre du sensoriel. Pour moi, c'est la partie la plus belle, la plus agréable de mon travail, et c'est toujours un émerveillement de découvrir ses sublimes métaphores. Dans la nouvelle «Melody», il est écrit que le ciel est aussi limpide que du gin, c'est très beau et l'on se demande ce qui a pu faire naître cette métaphore dans l'esprit du personnage. Mais ce qui est très intéressant dans la traduction des textes de Laura, et ce qui fait sa difficulté, ce sont les dialogues. Il y a toujours une grande vérité dans la façon dont les personnages s'expriment : qui ils sont, le lieu d'où ils viennent, leur âge, il faut essayer de retranscrire tout ça, alors même que les dialogues ne sont pas très longs. Dans ces tous petits échanges, il faut retrouver cette dynamique. Traduire la poésie de Laura Kasischke, c'était vertigineux, une expérience très puissante : tout ce que je croyais avoir acquis s'est avéré inutile dans ce travail, parce que l'unité de valeur en poésie, c'est le mot, et non la phrase ou le paragraphe. Tout ce qu'un mot charrie d'histoire est là, puissamment. J'ai été très touchée par la manière dont Laura a essayé douloureusement de m'aider, en expliquant son processus mental, en fouillant parfois son inconscient, mais elle mettait toujours un point d'interrogation à la fin de ses réponses...

Les filles du loir : Dans votre œuvre, Laura Kasischke, on constate un attachement à l'image. L'image est omniprésente, très physique. Vous aimez tourmenter les émotions, les sensations en les matérialisant dans des images étranges, voire inquiétantes qui font glisser le lecteur dans des espaces indicibles. Comment construisez-vous les images, comment s'immiscent-elles dans votre écriture?

Laura Kasischke : Il n'y a rien de mécanique là-dedans, je ne cherche pas à construire mes images. J'écris par association. À chaque fois, ça naît

Laura Kasischke et Marguerite Capelle (interprète), rencontre avec Les filles du loir, Paris 23 septembre 2017 © Gilles Walusinski Laura Kasischke et Marguerite Capelle (interprète), rencontre avec Les filles du loir, Paris 23 septembre 2017 © Gilles Walusinski
dans le processus d'écriture. J'utilise l'écriture comme on peut s'imaginer la pensée : si on pense à quelque chose longtemps, on ne sait pas où le cheminement de la pensée va vous mener. Une image en entraîne une autre, une façon d'évoluer dans la psychologie d'un personnage va induire des sensations, des émotions et des changements dans l’environnement naturel : ça vient dans l'écriture. Je dois tout cela à mon subconscient ; quand je parviens à entrer en contact avec mon subconscient, l'écriture va bien. Je ne crois pas que ce soit un phénomène surnaturel, mais je vois bien d'où a pu surgir le concept des muses, ou quand quelqu'un dit qu'il est possédé par quelque chose, qu'il entend des voix. Quand l'écriture fonctionne bien, j'y reviens en ayant l'impression que ça a été écrit par quelqu'un d'autre.

Les filles du loir : Votre univers évoque étrangement l'écriture des contes de fées. La dernière nouvelle, qui donne son titre au recueil, commence par il était une fois, et dans «Melody», le personnage masculin est comparé à un prince qui se frayait un chemin à travers les plantes grimpantes pour retrouver la Belle au bois dormant. On retrouve dans vos nouvelles l'univers familier du conte, cependant dans le conte le danger vient du dehors, de l’extérieur, du loup, alors que dans votre œuvre le danger vient du dedans: la maison, le corps, l'esprit. Accepteriez-vous de considérer votre œuvre comme un recueil de contes pour adultes?

Laura Kasischke : J'aime vraiment cette idée. Effectivement, j'écris beaucoup sur des conflits ou des menaces qui relèvent de l'intime mais je crois que les contes de fées parlent aussi de ça, même s'il y a toujours un élément de menace extérieur comme le loup. Mais le «Petit chaperon rouge», c'est très freudien, ça parle de sexualité. Les contes de fées sont des histoires d'adultes écrites pour les enfants. Dans «Cendrillon», par exemple, j'aime beaucoup le passage qui ne figure pas dans la version de Disney, quand les grandes demi-sœurs méchantes essaient la pantoufle de vair et, comme elles ne peuvent pas rentrer dedans, se coupent les orteils.

Les filles du loir : Dans cet univers de banlieue américaine, d'une classe moyenne figée dans un quasi cliché, la famille avec la maison, le jardin, la voiture, le chien, dans ce décor toujours banal et bénin, c'est précisément dans cette banalité que vous faites naître le malaise, l'horreur parfois. On peut lire dans «Melody», ces phrases qui nous semblent une clé de lecture de votre œuvre : Tout allait bien. Rien que du très banal. Et de toute façon, c'était quoi le banal? Tout était banal. Pourquoi tant creuser cette banalité, pour finalement y trouver la monstruosité?

Laura Kasischke : J'installe mes histoires dans des lieux qui me sont familiers, mais j'ai toujours eu l'impression qu'une menace se cache derrière l'apparence ordinaire des choses. Elle me vient de mon enfance, c'est la sensation que j'avais enfant. J'ai grandi dans un endroit où tout en apparence avait l'air parfaitement poli et normal et je me disais que derrière cette façade, il devait se passer toutes sortes d'activités bizarres. Un souvenir me revient, je devais avoir quatre ans et je vivais dans un petit quartier très mignon où il y avait un terrain vague que nous, les enfants, appelions le champ du fermier. On allait souvent y jouer. Un jour, quelque chose d'horrible s'est passé dans le champ du fermier et tous les autres enfants essayaient de me le raconter mais, à chaque fois que j'allais connaître l'histoire, mes parents ou d'autres adultes déboulaient en disant "non, non, ne lui racontez pas!". J'ai continué à jouer dans le champ du fermier sans jamais savoir la chose terrible qui s'y était passée, encore aujourd'hui je l'ignore. C'est peut-être là l'origine de tout.

Les filles du Loir : En lisant votre œuvre romanesque, la poésie, les nouvelles, on est frappé par une tension entre une vision tragique de l'existence et un humour très grinçant. Mais le monde n'était pas comme ça, écrivez-vous dans «Melody», le monde était sombre et tempétueux, avec trop de rimes discordantes et pas assez de fins heureuses. Si Melody voulait le lui reprocher, qu'elle ne se gêne pas. En ouverture de la première nouvelle «Mona», il est écrit : Ils lui avaient bien dit, tous, de ne pas fouiner. A quoi bon lire le journal intime de ta fille adolescente ou fouiller dans les tiroirs de sa commode si tu ne sais pas quoi faire de ce que tu risques de découvrir? Ne serais-tu pas plus sereine en ne sachant rien au cas où il y aurait quelque chose que tu ne voudrais pas savoir? Et à vrai dire, il n'y avait eu aucune raison de fouiner. Pas de comportement étrange. Pas de baisse dans les notes. Pas d'amis qui auraient eu une mauvaise influence. Comment travaillez-vous cette tension, entre une vision tragique qui nous a rappelé la vision des moralistes français du XVIIème siècle qui faisaient des portrait de caractères pour fixer des attitudes, des traits de l'esprit, et le ressort de l'humour qui déplace cette vision? 

Laura Kasischke : J'aime beaucoup l'humour noir même si je ne sais jamais si je fais de l'humour noir ou si c'est juste sombre, mais ce n'est pas une théorie stylistique, je ne peux pas revendiquer l'influence des moralistes français du XVIIème siècle. Pour moi, les choses partent d'une idée bizarre que j'approfondis pour tenter de la comprendre.

Les filles du loir : La première nouvelle qui ouvre le recueil tend un miroir au lecteur à travers le personnage de Mona, cette maman qui va fouiller dans les placards de sa fille adolescente, et qui trouve quelque chose de terrible. À quoi bon lire et fouiller si tu ne sais pas quoi faire de ce que tu vas trouver? Est-ce que ce n'est pas une question que l'on peut poser à tout lecteur? Ne lit-on pas pour fouiller au fond des tiroirs de l'âme humaine sans savoir ce que l'on va chercher et surtout comment interpréter ce que l'on va trouver ? Certaines de vos nouvelles laissent ainsi le lecteur dans le désarroi, puisqu'il n'y a pas d'explication rationnelle au mystère.

Les filles du loir et Laura Kasischke, Paris, 23 septembre 2017 © Gilles Walusinski Les filles du loir et Laura Kasischke, Paris, 23 septembre 2017 © Gilles Walusinski

Laura Kasischke : Je ne suis pas spécialement fière de mettre le lecteur mal à l'aise. J'ai lu, étudié, écrit de la poésie et les poètes sont dans leur univers avec le mystère, ils aiment observer, considérer à plusieurs reprises, sous plusieurs angles, pour tenter de comprendre de quoi il s'agit. Il faut, en poésie, gagner un certain degré de mystère. J'aime quand un texte me laisse la sensation que je vais continuer à y penser après avoir refermé le livre. Cette absence de solution permet de rester avec le lecteur, de continuer à le hanter. Je suis sûre que chacun d'entre nous a fait cette expérience : il se passe quelque chose, on entend ou on voit quelque chose et, longtemps après, on n'a toujours pas compris de quoi il s'agissait. Je me souviens, toute petite, d'avoir été dans la cour de ma maison et des gamins de la maison d'à côté m'ont appelée et m'ont montré un petit paquet de terre qu'ils avaient dans la main. Au milieu de la terre, il y avait deux yeux qui me regardaient. Je n'ai jamais su ce que c'était. J'aime cette sensation, et c'est ce que j'essaie de mettre dans mes livres. J'ai de nombreux souvenirs comme ça : le jour où j'étais avec mon fils de dix ans, nous marchions sur le trottoir, et un type avec un attaché-case et une allure tout à fait normale a surgi au coin de la rue, nous a dit "suivez-moi!" et a essayé de nous entraîner derrière un immeuble. On a continué notre chemin et on n'a jamais su de quoi il s'agissait. Nous nous sommes souvent interrogé là-dessus. Si j'avais été seule, on aurait pu penser qu'il voulait vendre de la drogue. Si mon fils avait été seul, qu'il voulait enlever l'enfant. Mais une femme d'âge moyen et son fils de dix ans ensemble, ça n'avait aucun sens. Pourquoi nous?

Les filles du loir : Nous sommes dans une bibliothèque, nous avons la chance d'être entourés de livres, et nous pouvons vous dire, Laura Kasischke, qu'après la lecture des Revenants, jamais nous ne verrons une étudiante de la même façon, comme jamais depuis Mrs Dalloway de Virginia Woolf nous ne voyons une femme acheter un bouquet de fleurs de la même façon. Quels sont les textes qui hantent votre imaginaire?

Laura Kasischke : Quand j'étais au lycée, j'ai découvert un poème de T.S. Eliot, où il décrit le ciel comme un patient anesthésié sur une table d'opération, et depuis cette lecture je ne peux pas voir un ciel sans penser à ce poème. Des livres ont atteint une forme de perfection qui m'ont marquée, il y a bien sûr Mrs Dalloway, mais aussi Mort à Venise de Thomas Mann que je mêle quelquefois avec L'étranger de Camus, à cause de la chaleur, de l'étourdissement. Ethan Frome de Edith Wharton, Nabokov, l'auteur français Maupassant dont je relis sans cesse Le Horla.

Les filles du loir : Dans vos romans et certaines de vos nouvelles on trouve la figure de l'écrivain. Mais cette figure de l'écrivain est plutôt mise à mal : Tony, l'écrivain raté de la nouvelle Melody, qui n'a écrit qu'un seul roman dans sa vie, Holly ce personnage de L'esprit d'hiver qui ne trouve pas la force ou l'envie de coucher la chose sur le papier. Est-ce que vous pouvez nous parler de votre situation d'écrivaine dans la société américaine actuelle? Qu'est-ce que l'écriture révèle?

Laura Kasischke, Paris, 23 septembre 2017 © Gilles Walusinski Laura Kasischke, Paris, 23 septembre 2017 © Gilles Walusinski
Laura Kasischke : L'écriture a un pouvoir de révélation, elle nous révèle des choses sur nous-mêmes. Les écrivains ratés ou malheureux de mes différentes histoires, c'est moi. Il y a des moments où je déteste écrire, où c'est extrêmement difficile et c'est une façon de me préserver que d'écrire aussi ces personnages. L'angoisse de la page blanche que ressent Holly, c'est ce que je ressentais en écrivant ce roman : j'avais envie d'écrire mais j'étais terrifiée, j'avais l'impression que je n'y arriverai jamais.

Les filles du loir : Quel sens ça a, aujourd'hui, écrire, pour vous?

Laura Kasischke : C'est une question difficile. Je crois que j'ai commencé à écrire en pensant que l'écriture me donnait accès à une part de moi-même mais aussi parce que j'aimais lire. Toute petite, quand je lisais des histoires qui me plaisaient beaucoup je ressentais de la jalousie, j'aurais tant voulu écrire cela! Au cours des années, c'est devenu une habitude, presque une manie, je me sens mal si, un jour, je n'écris pas ou si ce que j'écris est mauvais. Je me rends compte que c'est l'écriture qui me permet de réfléchir, d'approfondir ou découvrir des choses. Le temps de l'écriture, c'est un temps où je suis éveillée mais où tout se passe comme si je rêvais.

 

 Si un inconnu vous aborde, de Laura Kasischke (traduction Céline Leroy), éditions Page à page, 2017.

Lire la critique de Gabrielle Napoli dans la revue En attendant Nadeau

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