Portes ouvertes


Il est bien connu que les livres ont des yeux. Les rayonnages de votre bibliothèque sont le poste d'observation d'où ils vous regardent vivre avec la longue patience de ceux qui savent que leur heure reviendra. Vous passez devant vos livres qui se couvrent de poussière depuis que, la dernière page tournée, vous les avez posé en piles, au hasard ou selon un classement dont vous seul êtes à même d'apprécier la logique. Vous passez et repassez devant eux, ils attendent. Vos cheveux blanchissent, leurs pages jaunissent, ils attendent. Un beau matin ou encore un soir de sale temps d'hiver, pluie et vent à se calfeutrer derrière les volets clos sur la nuit tôt tombée, votre main se tend, vos doigts hésitants soulèvent les volumes et vous tirez enfin de votre bibliothèque une lecture d'autrefois. Vous soufflez le manteau de poussière, les pages un peu rêches secouent leurs vieux os, le livre frissonne et vous lance un clin d’œil victorieux. Vous ne savez pas pourquoi vous y avez pensé soudain, à ce bouquin que vous aviez oublié, pourquoi aujourd'hui vous avez envie de le relire et de ne lire que celui-là. Il est bien connu que les livres nous appellent. C'est ainsi qu'après des années de va-et-vient devant ma bibliothèque, hier, je me suis arrêtée et j'ai répondu à l'appel silencieux de Portes ouvertes.

*

1937. Le fascisme en Italie, jusqu'à Palerme. Un homme en a tué trois dont une femme: son épouse. Une arme : une baïonnette affûtée, raccourcie pour en faire ce poignard exhibé pendant le procès, le corps du délit : « Posé sur un morceau de journal dont du haut de son fauteuil le juge lisait le plus gros des titres – Le Duce à Franco à l'occasion du première anniversaire de sa nomination comme chef de l'État espagnol- le poignard sur lequel les traces de sang étaient devenues de la rouille... » L'une des deux autres victimes est un célèbre avocat palermitain dont les obsèques furent célébrées avec toute la solennité convenable : « La confiance qu'il sut toujours mériter de la part des hautes hiérarchies du Parti, pour avoir dignement occupé dans la Province les charges les plus délicates du Parti fasciste et du Syndicat, a constitué la récompense la plus ardemment désirée de son activité fervente et désintéressée de dignitaire du Parti », rappelle le journaliste qui oublie de mentionner la véritable cause du décès de l'avocat, son assassinat. Car il n'y a pas de crimes dans l'Italie fasciste où Mussolini a rétabli l'ordre, la sécurité et la confiance, où « on dort les portes ouvertes ». Mais comme il y a tout de même des assassinats, la loi fasciste a rétabli la peine de mort, d'abord pour les criminels qui attenteraient à la vie du Duce ou qui en auraient l'intention, puis étendue aux crimes autres que politiques. « C'est bien parce qu'on dormait qu'on faisait le rêve des portes ouvertes ; dans la vie de tous les jours, y répondaient, dès qu'on ouvrait l’œil, et spécialement pour qui aimait l'ouvrir et y regarder de près, et comprendre et juger, autant de portes closes. Principale porte close, les journaux. » Pour cet assassin d'un notable fasciste, la peine de mort est une sentence pour l'exemple que le Procureur suggère à demi-mots au magistrat qui fait partie de la Cour qui le jugera. Mais l'Italie est aussi le pays des « petits juges » intègres. Celui-ci est absolument contre la peine de mort : « Je vous dirai que moi aussi je pouvais me soustraire à ce procès », confie-t-il plus tard à l'un des jurés, « une voix autorisée me l'a même conseillé. Mais j'y ai vu comme le point d'honneur de ma vie ; oui, l'honneur de ma vie. » Ce n'est qu'à Agrigente, en appel, avec une cour affidée, que les fascistes obtiendront la mort, eux qui pourtant, d'après le procureur, "ne se sont pas manifestés pour demander quoi que ce soit'.

*

Pourquoi ce roman de Sciascia, écrit en 1987, m'a-t-il fait signe impérieusement, depuis l'étagère sur laquelle il semblait dormir, près de trente ans après sa première lecture ? L'abolition de la peine de mort est une condition préalable à l'entrée d'un pays dans l'union européenne. D'une manière générale, la peine capitale régresse dans le monde. Donner la mort légalement, sur la sentence d'un tribunal et par l'intermédiaire de bourreaux dont c'est en quelque sorte le métier, paraît de moins en moins acceptable, même si des sondages, réalisés après de terribles faits divers, pourraient parfois persuader du contraire. Pourtant, en a-t-on réellement et définitivement fini avec la peine de mort dans les pays-mêmes qui l'ont abolie ? Pas si sûr. La violence d'état peut aller jusqu'à « donner » la mort, toujours par "accident". Ne s'affranchit-elle pas de l'assentiment des citoyens, de jurés, pour se voir exercée par les forces de police, presque hors de contrôle, sur certains individus qu'elles estiment dangereux, en l'absence donc de tout jugement ? On appelle cela de la légitime défense ou « des bavures », qui sont rarement sanctionnées tant elles sont considérées comme un des risques du métier, regrettables mais compréhensibles et donc justifiables dans l'intérêt de la sécurité générale. L'utilisation de drones par l'armée américaine, qui s'étendra à d'autres armées, pour tuer à distance des prétendus ennemis, déclarés terroristes sans autre forme de procès, ne peut-elle être comprise comme une résurgence de la peine de mort sous une manifestation différente ? On sait aussi ce qu'il en est de la torture. Peine de mort sous d'autres aspects, ainsi plus facilement acceptable pour les « braves gens », qui peuvent penser que les criminels les plus odieux la méritent et qui se satisfont d'être déchargées de la responsabilité de décider s'ils la méritent et de la leur infliger. C'est ce que montre Sciascia à travers son analyse fine des hésitations des jurés, citoyens ordinaires portant l'insigne fasciste à la boutonnière, d'abord tous favorables à la peine capitale, d'autant plus que l'accusé révèle lors de son procès une personnalité vile, opportuniste et sans remords, mais qui après un rapide délibéré prononcent « un verdict qui n'était pas une sentence de mort », s'en remettant à l'appréciation du « petit juge ».

On parle beaucoup de fascisme en ce moment, de retour du fascisme ou de nouveau fascisme. On compare la situation de l'Europe d'aujourd'hui à celle des années trente et même si certains refusent cette comparaison, elle reste présente dans les esprits. Les partis d'extrême droite gagnent en influence, remportent des élections. Ces partis programment le rétablissement de la peine de mort, ou au moins un référendum sur le sujet, qu'ils pensent remporter sans problème. Mais ce qui semble particulièrement préoccupant, c'est la focalisation des politiques de tous bords sur l'ordre et la sécurité, l'obsession sécuritaire aux dépens des libertés individuelles. On ne sait jusqu'où les parlements peuvent aller dans le vote de lois sécuritaires qui restreignent de fait certaines libertés : de circulation ou d'information par exemple. « Maintenant, quelque opinion qu'on puisse avoir sur la peine de mort », affirme au « petit juge » le procureur favorable à la peine capitale, « il faut reconnaître que son rétablissement sert à renforcer, dans la tête des gens, l'idée que l’État se soucie au plus haut point de la sécurité des citoyens : l'idée que dorénavant, on dort vraiment les portes ouvertes. » Le fascisme est un régime qui accorde une importance centrale aux apparences. Faire comme s'il y avait une baisse de la criminalité grâce aux lois plus sévères qui protégeraient les citoyens. Mais les vraies motifs de ces lois sont tout autres. Ce qu'explique Sciascia par la voix du narrateur : « Appartenait au fascisme, était du fascisme, cette idée qu'à sa propre existence, à sa sécurité, à sa défense, la peine de mort était comme consubstantielle, suspendue au-dessus de tout ce qui pouvait se retourner contre lui, prête à s'abattre sur quiconque lui aurait, d'une façon ou d'une autre, porté atteinte. Ainsi, la peine de mort était-elle rentrée, après quarante ans environ, dans la loi italienne : pour défendre l'état fasciste. » Portes ouvertes sur la folie, portes ouvertes sur la peur.

J'ai reposé le roman de Sciascia sur le rayonnage de ma bibliothèque, et déjà quelques grains de poussière s'y sont déposés : pendant combien de temps encore fermerons-nous les yeux ?

Leonardo Sciascia, Portes ouvertes. Traduction de l'italien par Claude Ambroise. Fayard 1989.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.