Billet de blog 29 janv. 2018

Luz ou le temps sauvage, d'Elsa Osorio, invitée des Filles du loir

Mercredi 31 janvier, l'association de lecteurs et lectrices «les Filles du loir» reçoit la romancière Elsa Osorio. L'autrice argentine parlera de son dernier roman «Double fond», paru aux éditions Métailié, ainsi que de «La Capitana» et «Luz ou le temps sauvage».

Juliette Keating
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Elsa Osorio © Gilles Walusinski

Luz, lumière. Dar la luz, accoucher. Mais Luz est son prénom de ténèbres. Celui que lui ont donné ceux qui l'ont volée à sa naissance, un jour de novembre 1976 en Argentine. Il faudra vingt ans à cette enfant de disparue pour retrouver l'origine de son existence et découvrir, avec son identité vraie, l'histoire terrible de sa mère dans un pays livré à la dictature. Vingt ans : l'âge de faire la lumière sur sa vie.

Elsa Osorio place au centre de ce roman des «temps sauvages» où les militaires s'emparaient des bébés des «subversives» qui accouchaient en détention avant d'être éliminées, la quête infatigable des proches des disparus, Mères et Grand-Mères de la place de Mai, enfants à la recherche de leurs parents biologiques. Luz raconte à son père retrouvé, réfugié en Espagne, ce qu'elle sait de son histoire, ce dont elle se souvient, mais aussi ce qu'elle a appris depuis que le doute l'a saisi puis qu'elle s'est convaincue, avant même d'en avoir la preuve certaine, d'être l'une des cinq cents enfants enlevés parce que leurs parents voulaient une vie meilleure, une société juste. Liliana, la mère de Luz était l'une de ces jeunes femmes qui refusaient d'accepter, l'une de ces opposants au régime de la junte dont Videla dissimulait les crimes derrière son apparence lisse, qui furent torturés puis liquidés par dizaine de milliers.

Marine Jubin, Anne Delaplace, Elsa Osorio, Stéphanie Perrin, à la librairie l'Imagigraphe, Paris le 31 janvier 2018 © Gilles Walusinski

En arrachant les nouveaux-nés des bras des mères, puis en supprimant ses dernières, en offrant les nourrissons, tels de petits chiots, aux familles de militaires en mal d'enfant, la dictature corrompt le lien le plus fondamental, celui de l'individu avec ses origines. Mariana, la fausse mère de Luz, est la fille d'un général très haut placé dont les mains couvertes de sang furent lavées après la chute du régime par la loi dite «de l'obéissance due». Indéfectible admiratrice de son père, Mariana est obsédée par la bonne éducation qu'il lui revient donner à Luz, et s'emporte contre son mari Eduardo : «Quand tu lui as demandé dans la voiture pourquoi elle ne laissait pas chacun libre de penser et de sentir à sa guise, elle est devenue furieuse : alors c'est comme ça que tu veux élever Luz, en lui disant que chacun est libre de penser ce qu'il veut, et si demain elle devient guerillera ou droguée... Et là a commencé cette salade de drogué-guerillero-homosexuel qu'elle place du côté des "méchants", tandis que de l'autre se trouvent les "bons", son papa, par exemple.» Mariana ne comprend pas le comportement, qu'elle juge déplacé, de la fillette, son goût pour la danse un peu folle, son sens de l'égalité, sa manière de parler avec tout le monde : «c'est génétique», dit-elle, faisant ainsi un raccourci saisissant de l'engagement politique au biologique.

La narration polyphonique de ce roman aigu et palpitant, permet d'appréhender l'épaisseur du mensonge construit, raconté, perpétué par la dictature, et qui touche toutes les couches de la société. Les récits portés par différents personnages : la reine de beauté stérile qui voulait un enfant, la jeune maman dont on remplace à son insu le garçon mort-né par une fille en pleine santé, le père malheureux qui se soumet à la volonté de son beau-père qu'il craint («Quelle sorte de père peut donc être un père qui ment dès le premier jour? Il tire sur sa cigarette et se sent sale. Le moins qu'il puisse faire est de chercher à savoir qui est la mère. Et un jour, il verrait bien, ils décideraient avec Mariana, il dirait tout à Luz.»), et Luz qui devine assez vite qu'on lui cache quelque chose la concernant de près, témoignent de la complexité des situations familiales créées par cette falsification d'Etat, de la violence des rapports que le mensonge engendre, de la menace qui pèse sur tous ceux et celles qui voudraient le révéler, et de «la terreur de ces temps sauvages» qui persiste encore, des années après, quand l'Argentine est en transition démocratique.

Il n'est pas si facile de savoir et de comprendre ce qui est en train de se passer au moment même, de se départir du sens commun qui rend les crimes impensables pour ceux dont les enfants seront pourtant les premières victimes du régime («l'armée de San Martin ne va pas maltraiter une femme enceinte, disait son père avec une conviction ancrée en lui par une tradition si étrangère à celle de ces temps sauvages»), de briser le mensonge de la propagande et le confort complice de ceux et celles que le régime protège au prix de la vie des autres. Il faut toute la force de conviction d'un ancien amour pour bouleverser la conscience d'Eduardo "qui ne savait pas" : «Tu penses que ceux qui militaient, ou qui avaient simplement des idées différentes des tiennes, méritaient qu'on leur mette le corps en bouillie, qu'on les humilie, qu'on les assassine, ou qu'on les brise idéologiquement en les obligeant à une trahison douloureuse?» lui demande Dolores dont la sœur a été assassinée.

L'Histoire place quelquefois les individus face à des accommodements inacceptables qui sont de vraies compromissions et dans l'acceptation passive d'un pragmatisme politique, faux-nez d'un gouvernement des assassins. Luz ou le temps sauvage, n'est pas seulement un roman poignant, convoquant une période intolérable de l'histoire de l'Argentine, c'est aussi un appel à la vigilance.

Luz ou le temps sauvage, d'Elsa Osorio (traduction François Gaudry), éditions Métailié, 2000.

Rencontre avec Elsa Osorio, à la librairie l'ImagiGraphe, 84 rue Oberkampf, 75011 Paris, 19h. Entrée libre.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Élisabeth Borne à Matignon : Macron choisit la facilité
Trois semaines après sa réélection, Emmanuel Macron a décidé de nommer Élisabeth Borne comme première ministre. À défaut d’élan ou de signal politique, le chef de l’État a opté pour un profil loyal, technique et discret, dans la veine de son premier quinquennat.
par Dan Israel et Ilyes Ramdani
Journal
Libertés fondamentales : Darmanin désavoué par le Conseil d’État
La dissolution du Groupe antifasciste Lyon et environs (Gale), prononcée par le gouvernement à l’initiative du ministre de l’intérieur, est suspendue. Les trois dernières dissolutions du quinquennat se sont soldées par des revers devant la justice. 
par Camille Polloni
Journal — Diplomatie
Macron passe la diplomatie française à la sauce « libérale »
Sous prétexte d’accroître la « mobilité interne » au ministère des affaires étrangères, la réforme prévue par Emmanuel Macron permettra d’offrir des postes d’ambassadeur à des amis politiques ou des cadres du monde des affaires qui ont rendu des services. Tout en réglant son compte à un corps diplomatique que l’Élysée déteste.
par René Backmann
Journal
Ukraine, la guerre sans fin ?
La guerre déclenchée aux portes de l’Europe par l’invasion russe en Ukraine s'éternise. Va-t-on vers une guerre sans fin ? Et aussi : enquête sur le président Volodymyr Zelensky, la voix de l’Ukraine dans le monde.
par À l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Présenter le monde tel qu'il devrait être : contre la culture du viol
[Rediffusion] Dans les médias, au cinéma, sur les réseaux sociaux, dans les séries, de trop nombreuses voix continuent de romantiser et d'idéaliser les violences sexuelles. L'influence de ces contenus auprès des jeunes générations inquiète sur la meilleure
par daphne_rfd
Billet de blog
Procès Amber Heard - Johnny Depp : l'empire des hommes contre-attaque
Cette affaire délaissée par les médias généralistes en dit pourtant beaucoup sur la bataille culturelle qui se joue autour de #metoo.
par Préparez-vous pour la bagarre
Billet de blog
Picasso et la sorcière
[Rediffusion] Picasso, Dora Maar et la culture du viol
par Nina Innana
Billet de blog
Pour Emily et toutes les femmes, mettre fin à la culture du viol qui entrave la justice
Dans l'affaire dite du « viol du 36 », les officiers de police accusés du viol d'Emily Spanton, alors en état d'ébriété, ont été innocentés. « Immense gifle » aux victimes de violences masculines sexistes et sexuelles, cette sentence « viciée par la culture du viol » déshumanise les femmes, pour un ensemble de collectifs et de personnalités féministes. Celles-ci demandent un pourvoi en cassation, « au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la protection des femmes et de leur dignité ».
par Les invités de Mediapart