Véronique Decker, «Pour une école publique émancipatrice»

Institutrice puis directrice d'école à Bobigny en Seine-saint-Denis depuis plus de trente ans, Véronique Decker publie un troisième livre sur sa longue expérience. Une lecture indispensable au moment où l'école publique est menacée et doit être défendue par toute la société.

Véronique Decker et Nicolas Norrito aux éditions Libertalia, Montreuil mars 2019 © Gilles Walusinski Véronique Decker et Nicolas Norrito aux éditions Libertalia, Montreuil mars 2019 © Gilles Walusinski

L’école publique ne sera-t-elle bientôt qu’un souvenir sépia, pâlissant dans la mémoire collective ? N’en subsistera-t-il qu’une sorte de garderie chichement budgétisée, confinée dans les quartiers populaires, où l’on confiera à un personnel précaire, mal formé et mal payé, la tâche ingrate d’apprendre aux gamins pauvres à lire, écrire, compter et surtout pas plus, tandis que les rejetons de l’élite iront grossir les bénéfices des écoles privées qui dispenseront un enseignement convenable au cercle restreint des dominants ?

Pour découvrir ce que fut l’école publique, cette école pour tous et toutes, au moment de son épuisement, nos petits-enfants auront au moins la chance de pouvoir se plonger dans la lecture des trois livres de Véronique Decker dont le dernier opus, Pour une école publique émancipatrice, vient de paraître aux éditions Libertalia. Cette institutrice puis directrice d’école en Seine-saint-Denis pendant plus de trente ans tient, alors qu’elle s’apprête à prendre sa retraite, à « laisser trace d’un moment singulier dans l’Éducation nationale en banlieue, la fin des réformes progressistes qui apportaient de meilleures conditions de vie et de travail jusqu’à la mode des réformes libérales qui nous font jour après jour redescendre l’escalier que nos parents avaient monté. »

Comme les précédents Trop classe ! et L’École du peuple, ce troisième livre se compose de courtes chroniques : récits de la vie quotidienne d’une école de banlieue où l’on croise de petits personnages intelligents, drôles et émouvants, souvenirs d’une vie professionnelle « à côté des enfants », observations militantes des bonheurs de la pédagogie Freinet, analyses des bouleversements destructeurs que produisent les réformes successives, s’annulant l’une après l’autre par à-coups qui « n’ont pour fonction que de faire « mousser » politiquement ceux qui les pilotent et qui se targuent d’avoir chaque année l’idée du siècle.»

Directrice d’école, un métier que Véronique Decker aime et pratique avec conviction, détermination et patience, toujours à Bobigny, tant il lui paraît important de s’ancrer dans un territoire, ce qu’elle appelle « tenir un point », pour constater au fil du temps l’effet des actions des politiques publiques sur l’école, cet « acquis social des enfants. »

Directrice, directeur d’école : un métier aujourd’hui en voie de disparition puisque la réforme Blanquer, du nom du ministre actuel de l’Éducation nationale, cet ancien élève de l’enseignement privé, prévoit la création d’« Établissements publics des savoirs fondamentaux » regroupant les écoles d’un district sous l’autorité du principal du collège et d’un adjoint. Voilà un coup fatal que Véronique Decker n’a pas vu venir : si la réforme est appliquée, elle sera l’une des dernières directrices d’école de France.

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Pourtant, la lecture de Pour une école publique émancipatrice, éclaire avec force l’importance de la fonction de directrice. Travaillant en collectif avec les instituteurs et les institutrices comme avec les enfants et leur famille, la directrice joue de nombreux rôles administratifs, pédagogiques mais aussi sociaux, elle est « capable d’ouvrir l’école et (son) bureau à chaque fois qu’un parent est fâché, qu’un élève ne va pas bien, qu’une famille souhaite être reçue. Mais sans lâcher prise. Sans dire oui à tous ce que les enfants ou les parents demandent. »

Quand la polémique sur l’apprentissage de la lecture surgit par poussées de fièvre bien orchestrées, Véronique Decker rappelle l’essentiel. Ce n’est pas la méthode globale régulièrement incriminée par le ministre ou les médias qui cause le « recul » de l’école, mais la dégringolade de toute la société dépouillée progressivement ce qu’elle croyait être des « acquis » mais que Véronique Decker préfère appeler des « conquêtes sociales ». Un enfant ne peut apprendre s’il a faim, mal dormi, s’il souffre des dents, voit mal, s’il ne vit pas dans un environnement matériel et affectif stable et sécurisant : « Il n’y aura pas progression de l’école sans progression de l’ensemble de la société. Croire que les neurosciences pourraient remplacer un effort social est un leurre. »

On goûte cette liberté de ton de la part d’une fonctionnaire qui pointe les dérives d’une Éducation nationale gérée selon des objectifs de rentabilité et d’économies de fonctionnement bien plus que par des préoccupations d’ordre pédagogique. Qu’en sera-t-il dans les années à venir, alors que la loi Blanquer, dite « pour l’école de la confiance » fait reculer la liberté d’expression des fonctionnaires dorénavant susceptibles de mesures disciplinaires quand ils seront jugés coupables de « porter atteinte à la réputation du service public » ?

Malgré ces constats sévères, cette directrice d’école pugnace et militante se souvient du « dernier invariant écrit par Célestin Freinet » à destination des professeurs, celui « qui justifie tous (leurs) tâtonnements et authentifie (leur) action : c’est l’optimiste espoir en la vie. » Alors dans ses livres qui cherchent à « donner envie de voir l’école autrement », on trouve aussi un optimisme, qui passe par la lutte collective pour la défense de l’école publique, « non pas pour ce qu’elle est mais pour ce qu’on voudrait qu’elle soit. » La destruction de l’école publique n’est pas irrésistible, elle doit être combattue puisque « la publique » est notre bien commun.

Et Véronique Decker de tracer un horizon lumineux, parce que réellement émancipateur : « Voilà ce qui pourrait être le véritable succès de l’école publique, former des gens capables de remettre les objectifs politiques du monde dans le droit chemin, celui de l’écologie, de la préservation de la nature, de l’attention à tous les peuples, de la fin des racismes et des ostracismes, de l’égalité réelle entre les hommes et les femmes dans tous les pays, c’est-à-dire ce qui pourrait être l’unique réussite de l’humanité. »

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