Marion Brunet, autour de "L’Été circulaire"

Les Filles du loir invitent Marion Brunet. L’autrice de "L’Été circulaire" répondra aux questions des Filles et des adhérent·es de l’association, vendredi 6 mars à la librairie L’ImagiGraphe (Paris). La rencontre est ouverte à toutes et tous : venez, on vous y attend !

Marion Brunet © éditions Sarbacane Marion Brunet © éditions Sarbacane

Noir est la couleur de l’été poisseux, aux environs de Cavaillon. L’ennui occupe les heures vides des adolescentes désœuvrées, les filles de Manuel et Séverine, qui partagent la même chambre d’une maison sans charme dans un lotissement sans âme. Les sœurs ont quinze et seize ans, cet âge où l’enfance bascule avec les rêves quand on est née du côté mesquin de l’espoir.

« - Jo…

- Ouais ?

- On sera jamais comme eux, hein ?

Jo ne répond pas tout de suite. Elle hésite, pèse l’à-propos d’une réponse trop lucide. Dans le doute, elle choisit un demi-mensonge.

- Non, jamais. »

Ne pas ressembler à ses parents, refuser de vivre à son tour la même existence médiocre, étriquée, c’est l’angoisse de Céline trop tôt mûrie, et Johanna aux yeux vairons ; mais comment échapper à l’enchaînement des jours qui conduit inexorablement, d’un été l’autre, vers le piège béant de la reproduction de l’échec. Les dés sont pipés. Les filles du maçon le savent.

L’Eté caniculaire de Marion Brunet, décortique sans fioritures l’univers accablant d’une petite ville du sud-est où se côtoient à la belle saison les prolos locaux et les Parisiens venus passer le mois d’août dans leurs villas avec piscine. Roman noir qui place la violence au cœur des relations entre des gens qui voudraient tant pouvoir aimer et s’aimer. Polar qui dit aussi ce qui se joue sur le l’échiquier des positions sociales dans la micro-société d’un lotissement rural abandonné à la canicule.

Le monde de Manuel, le maçon, le fils de l’immigré espagnol : son corps encombrant, ses gueulantes et ses vannes glauques, ses désirs brutaux, son pote Patrick, son boulot salissant, fatiguant, mal payé, ses petites combines avec Saïd pour assurer les traites de la maison et, faute de mots pour dire, ses grosses mains pleines de baffes. Les complexes de Manuel, qui aurait voulu mais n’a pas pu. « Rien n’a changé, Manuel est resté pauvre. Un pauvre con, qui récolte le mépris du père de sa femme. » Le beau-père est d’ici, il a des terres qu’il exploite sans se salir les mains : « Le sang des saisonniers, les fruits de l’héritage et d’une région crevée de soleil. Dix ancêtres au cimetière. »

Être d’ici, être d’ailleurs : une question de vie ou de mort quand le racisme tient lieu de fierté pour ceux qui ne trouvent rien d’autre à revendiquer. Céline qui donne un coup de main à l’exploitation, apporte le déjeuner des saisonniers, du lard, mais la plupart sont musulmans :

« - C’est pas moi, c’est ma grand-mère.

- Elle le fait exprès.

- Y a des chances, oui. »

Il n’est pas pensable, pour le grand-père, d’embaucher des étudiants : « Hors de question que ses récoltes soient l’espace d’expérimentation exotique de ces petits merdeux d’intellectuels. Il préfère encore les Arabes et les Gitans. On se comprend mieux, même dans la haine. »

La haine de l’étranger, la haine de classe, la haine de soi, la haine des autres. Céline et Jo plantent leur jeunesse parmi ces sillons d’aigreur. Les fils et filles de bourgeois se pavanent dans les belles maisons parentales, et tiennent des discours sur le festival d’Avignon. Jo, invitée et d’abord séduite, enfle de rage au milieu du luxe, confrontée à la violence sans gêne des repus. Elle entre en guerre tandis que sa sœur est déjà perdue pour l’avenir.

Les copains, Manuel, Patrick, travaillent ensemble sur les chantiers. Les mecs tentent de rattraper leur petit univers à la dérive tandis que les femmes font ce qu’elles peuvent pour vieillir sans s’effondrer. Rien ne tient vraiment, sinon encore un peu la comédie qu’on se joue autour de l’apéro. Mauvais rôles pour mauvais comédiens. Marion Brunet campe ses personnages avec maestria et un réalisme cru.

Manuel courbe l’échine sous les ordres de la Parisienne qui ordonne aux maçons de terminer le chantier en deux jours puis, excédée, monte dans son Audi : « Mon dieu, qu’ils sont lents, c’est quand même pas compliqué de terminer un travail en temps et en heure, ces types du Sud, on dirait que tout leur passe au-dessus de la tête : l’importance des choses, des délais, le respect. »

Alors, quand la somme des frustrations et des humiliations déborde le tolérable et que le pastis rougit le blanc des yeux, quand Céline, l’aînée chérie se tait obstinément, défendant bec et ongles son secret, quand Saïd, le jeune voisin qu’il a vu grandir, débarque dans le lotissement au volant d’une belle bagnole, toute la haine de Manuel se décharge contre lui : l’Arabe. Puisqu’il doit y avoir un coupable, qui d’autre que Saïd ?

Le corps de l’Arabe, comme exutoire et comme lieu du rassemblement des haines, de la grande lessive des hontes. Le corps de l’Arabe, projection de toutes les lâchetés et des narcissismes meurtris. Nul ne cherchera longtemps le corps de Saïd, surtout pas la police. L’Arabe, il est parti.

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L’Eté circulaire a le rythme haletant de l’adolescence affolée. La beauté est là, dans ces êtres peinant à trouver leur forme propre et leur raison d’exister au milieu d’une nature ardente qui ne demande qu’à les consumer. Et l’on espère à chaque page que Céline et Jo mettront le feu à la poudrière, briseront le cercle, se libéreront enfin des tours infinis du manège.

 

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