Chloé Delaume, «Liberté, Parité, Sororité»

L’association de lectrices et lecteurs Les Filles du loir reçoit Chloé Delaume autour de son dernier livre «Mes bien chères sœurs ». L’autrice parlera notamment de la quatrième vague féministe et de la belle valeur, si longtemps étouffée, de sororité.
  • Date Le 23 mai 2019
  • Lieu Librairie L'Imagigraphe, 84 rue Oberkampf 75011 Paris
  • Réservation, inscription Entrée libre. 19 heures.

 

Chloé Delaume, Les filles du loir, Paris 23 mai 2019 © Gilles Walusinski Chloé Delaume, Les filles du loir, Paris 23 mai 2019 © Gilles Walusinski

« Le patriarcat bande mou », constate Chloé Delaume en incipit de Mes bien chères sœurs. Et comme toute puissance qui sent se dégonfler le mensonge sur lequel elle repose, le patriarcat vacille, mais se débattant, tue encore. Depuis le début de l’année, 54 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint ou de leur ex. En France aussi, le viol est une arme de guerre, « 96 % des agresseurs sont des hommes, 91 % des victimes sont des femmes », rappelle l’autrice dans un chapitre où les statistiques indiquent que les discriminations et violences contre les femmes sont encore bien marquées.

Le patriarcat s’épuisant, s’accroche au pouvoir et lance ses derniers assauts : une fuite en arrière, désespérée. Quand des États américains font reculer le droit à l’IVG, le président des USA proclame son opposition à l’avortement. Le patriarcat moribond a la gueule de sa caricature : un « couillidé », autobronzé et vieillissant, se vantant de les attraper par la chatte parce qu’il est une star.

Mais avec un optimisme de combat, et puisqu’il n’est plus l’heure de douter, Chloé Delaume dresse un préavis de décès : « Le mâle alpha

Chloé Delaume, Les filles du loir, Paris 23 mai 2019 © Gilles Walusinski Chloé Delaume, Les filles du loir, Paris 23 mai 2019 © Gilles Walusinski
s’éteint, ses pouvoirs s’amenuisent. L’époque est historique et les faits indéniables. » Changement d’ère : « Désolée, ça sent le fauve, il est temps d’aérer. » L’oxygène que procure la lecture de cet essai vivifiant vient aussi de ses affirmatives.

Le mâle, cet « accident biologique » que Valérie Solanas, l’autrice du SCUM Manifesto de 1968, proposait de « tailler en pièces » et non pas seulement de châtrer, il n’y aura finalement pas besoin d’un couteau pour se défaire de son oppression. Chloé Delaume l’affirme : « Le post-patriarcat n’est pas une utopie, et à l’ère numérique les espaces se multiplient comme le temps s’accélère. Les faits s’accompliront, mois à mois, décennies. L’autorité, déjà, comme la honte, change de camp. » Tel un fruit blet, le mâle dominant pâli avant la chute, quand « la vérité éclate et partout se répand.» Depuis Paye ta shnek la parole se délivre derrière les écrans : « Internet a libéré la femme là où Moulinex a échoué. »

Peu étonnant que le « papatronat » s’affole. Les machos réacs insultent sur les plateaux télé, dans les rédactions conservatrices on se défoule sur la titraille : « l’intégrisme féministe », grince Valeurs actuelles ou le Figaro, reversant non sans ridicule le sens du rapport de violence. « En plus y en a ras-le-bol de ces féminazies » qui font de la délation sur la toile, ironise Chloé Delaume qui use de l’humour comme d’une lame. Mais l’élan est irréversible : « Le patriarcat panique, son royaume rétrécit sous la pluie de ses propres abus, c’est le choc en retour, une sorte d’anticyclone. » On espère tant que la sibylle voie juste.

Aucun hasard si « la quatrième vague féministe », qui « utilise les technologies numériques et les réseaux sociaux comme outils et comme armes » se déclenche au moment où le capitalisme destructeur donne des signes de pourrissement. Valérie Solanas liait la fin de l’oppression masculine avec « la destruction totale du système fondé sur l’argent et le travail ». La catastrophe écologique fruit du capitalisme patriarcal impose aujourd’hui l’urgence d’une révolution. Changer les règles du jeu au bord du précipice. Chloé Delaume fait le point : « C’est l’histoire d’une espèce qui s’est crue le génie d’un miroir se fissurant. Conjonction de mouvements et de séismes multiples qui actuellement convergent. Mœurs et économie, société et outils, informations, savoirs, accessibilité, circulation, paroles, gestes et changements d’urgence sur planète agonique. »

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Mais d’où parle Chloé Delaume ? Elle le dit dans des pages où l’autoportrait est net et sans concessions, qui n’oublie pas les anathèmes lancés par les milieux militants à la sursapée qui sort du cadre : « J’écris de chez les féministes hétéros qui se maquillent. Je serais volontiers restée chez les lesbiennes, mais on ne fait pas toujours ce que l’on veut. » Son engagement féministe repose, comme nous toutes, sur du vécu puisque, selon les mots de Julie Serano qu’elle place en exergue « la seule chose que toutes les femmes partagent, c’est le fait d’être perçues en tant que femmes et d’être traitées comme telles ». Pour Chloé Delaume, on le sait tant elle en a fait de si beaux livres, c’est particulièrement cuisant. Adolescente des années 80, dans le pays de la gaudriole et de la liberté d’importuner, dans un milieu où les femmes sont « atteintes du syndrome de Stockholm, décervelées par ce système où les hommes les placent et déplacent. Adulant le bourreau étalon, astiquant et lustrant leur chaînes, ça sécurise d’être dominée », la prise de conscience est rapide, précoce : l’intime est politique.

Alors, elle refuse la « soumission permanente à la pitié des autres », la position humiliante de la victime : « être victime, c’est regarder les autres qui se mouchent et après se sentent mieux. Personne ne veut être victime. La rivalité entre femmes ne persiste qu’à cause de ça. » Comment sortir du piège dans lequel le vieux papatronat fait tomber la femme qui ne veut pas être victime, en l’obligeant à nier l’oppression en se faisant « mamatrone» ? Par la sororité.

L’histoire du mot, ses « fabuleuses aventures », révèle son existence de longue date et son étouffement volontaire. « Au XVIe siècle la langue le permettait. Puis le terme a disparu totalement de l’usage, ça a duré longtemps, on se demande pourquoi. » La langue de l’Académie est autoritairement normée par des hommes. Le mot de sororité disparaît par la volonté masculine d’anéantir ce qu’il désigne. « Sororité ça voulait dire : les femmes deviennent une caste, une classe. Plus dangereux que le communisme à l’échelle internationale, un incendie dans chaque foyer. » Chloé Delaume voit dans ce qu’a produit MeToo, la réactivation du mot dans les faits, puisque « la solidarité des femmes dans l’espace numérique est spontanée, immédiate. La parole de celle qui s’y présentent et s’y confient comme victimes n’est que rarement remise en question. Un pacte de confiance entre amies inconnues. »

Chloé Delaume, Les filles du loir, Paris 23 mai 2019 © Gilles Walusinski Chloé Delaume, Les filles du loir, Paris 23 mai 2019 © Gilles Walusinski
Ce beau texte, dont l’écriture forte et visionnaire soutient poétiquement le propos, est un appel. La sororité « une démarche consciente, un rapport volontaire à l’autre », c’est une forme de lutte qui se construit à toutes pour renverser le vieux monde du sexisme ordinaire au moment où les nouvelles générations d’hommes, refusant de se plier au devenir obligé du « couillidé », ne veulent pas reproduire le modèle du papatron et deviennent des alliés. « C’est pour ça que j’écris, mes amies inconnues. Pour que circulent les armes autant que la parole, pour que se pense un monde hors de toute érection. » Récrire la devise comme le chant des partisanes, pour une « sororisation générale » capable de « modifier l’avenir. » On referme le livre en songeant qu’il y a encore du boulot, mais revigorée par la force du projet qu’il contient. La sororité comme un horizon, finalement si proche.

 

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Isabelle Leclerc, libraire de l'Imagigraphe qui accueille avec générosité et professionnalisme l'association Les Filles du loir depuis bien longtemps. © Gilles Walusinski Isabelle Leclerc, libraire de l'Imagigraphe qui accueille avec générosité et professionnalisme l'association Les Filles du loir depuis bien longtemps. © Gilles Walusinski

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