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Le Club de Mediapart jeu. 26 mai 2016 26/5/2016 Dernière édition

Censure urbi et orbi ?

Évoquer les violations des droits fondamentaux est-ce faire perdre le temps du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU ?

À la suite des interventions orales des ONG sur le Vietnam devant le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, évoquées dans notre précédent billet (Le Vietnam en pleine répression contre les blogueurs), la délégation vietnamienne a fait valoir un droit de réponse. C’était assez inattendu car le Vietnam n’a pas répondu aux ONG depuis bien longtemps, peut-être parce que répondre pouvait donner de l’écho aux dénonciations. En revanche, le fond de la déclaration, clamée sur un ton agressif, n’avait rien d’innovant et ne déviait pas du discours habituel du régime.

Par coïncidence, la réponse du Vietnam était précédée de celle de Cuba, également mis en cause par une ONG. En dehors du fait que l’une était en espagnol et l’autre en anglais  (1), on ne pouvait qu’être frappé par la similarité du discours (et la similarité des situations en fait). Sorte de copier-coller en changeant juste les noms.

Tous deux proclamaient respecter merveilleusement les droits de l’Homme : « Le peuple vietnamien jouit de plus de droits et de libertés que jamais auparavant grâce à l’amélioration de notre système légal et du meilleur niveau de vie ». Aux cas cités par les ONG, Cuba comme le Vietnam ne répondaient que par des incantations générales et des affirmations péremptoires. Le Vietnam faisait en outre valoir les réalisations « hautement appréciées par la communauté internationale » et le fait que « les Procédures spéciales (2) de l’ONU qui coopèrent avec [le Vietnam] », ce qui était assez ironique car ce sont les États qui doivent coopérer avec ces procédures spéciales et que, dans les faits, le Vietnam n’est pas le plus coopératif.

Mais surtout les deux délégations se sont attachées à détruire la crédibilité des ONG assimilées à des « marionnettes » utilisées par des puissances étrangères (les États-Unis dans le cas cubain) ou d’« individus [agissant] à des fins malignes » (dans le cas vietnamien). La contre-argumentation habituelle des régimes dits « communistes » ne consiste en effet pas à répondre aux questions posées, mais à salir celui qui pose les questions. Evidemment il y a des précautions à prendre quand on attaque des ONG reconnues et respectées : « En fait, Agir Ensemble pour les Droits de l’Homme et la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme ont été abusés, non seulement leur nom mais aussi leur statut consultatif ECOSOC [ont été utilisés] par des individus [agissant] à des fins malignes. Ces individus utilisent fréquemment le débat général sous le point 3 (3) et le statut de ces deux ONG pour produire des informations fausses et fabriquées sur la liberté de parole et la liberté d’information au Vietnam » a fait savoir le Vietnam.

Bien que n’expliquant nullement en quoi les informations des ONG étaient fausses ou fabriquées, l’orateur vietnamien allait un peu plus loin que son homologue cubain en lançant des menaces sous-jacentes : Il demandait tout simplement au Conseil des droits de l’Homme de ne plus autoriser de tels « abus », comprendre « ne plus laisser parler ces individus », « afin de sauvegarder le temps précieux et la crédibilité du Conseil des droits de l’Homme ».

Des menaces réelles

On pourrait sourire de ces invectives et penser que tout cela n’est que paroles dans un débat un peu vif. Mais les enjeux et les conséquences sont plus graves. Le Vietnam, qui est un régime de propagande (en plus d’être une dictature), cherche à verrouiller sa communication et son image par tous les moyens, aux dépens de la liberté d’expression au Vietnam même mais aussi à l’étranger.

En 2004, le Vietnam avait tenté, en vain, d’exclure de l’ONU le Parti Radical Transnational (PRT), organisation originaire d’Italie fondée par Marco Pannella et qui compte dans ses rangs l’ancienne commissaire européenne Emma Bonino. La raison, farfelue, en était, selon le Vietnam, qu’un des membres (M. Kok Ksor, président de la Fondation Montagnard qui s’occupe de la minorité ethnique degar au Vietnam) était un « terroriste ». C’était un premier essai.

En mai 2012, le Comité de l’ONU chargé des organisations non gouvernementales décidait d’octroyer à la Khmer Krom Foundation (KKF), une organisation s’occupant des droits bafoués de la minorité khmer krom au Vietnam, le statut consultatif spécial. Cela devait lui permettre de participer aux travaux de l’ONU et de pouvoir s’y exprimer. La procédure pour obtenir ce statut est assez fastidieuse et prévoit notamment que le pays concerné soit consulté. Le dossier de la KKF était donc suffisamment solide et sérieux pour que le Comité des ONG passe outre l’avis défavorable du Vietnam.

Mécontent, le gouvernement vietnamien a, en juillet 2012, fait annuler ce statut consultatif spécial en passant par-dessus le Comité des ONG et en saisissant directement l’ECOSOC (le Conseil économique et social de l’ONU) et en mobilisant les gouvernements amis. C’était inédit à l’ONU. Fort de ce succès, le Vietnam pourrait avoir dans l’idée de faire retirer le statut consultatif à toutes les ONG le critiquant, et c’est en cela que la menace du Vietnam prend son sens.

La censure extérieure que voudraient instaurer le Vietnam et bien d’autres États autoritaires ne touche pas seulement l’ONU. En fait, ce n’est pas la première fois qu’il tente de faire taire les « individus [agissant] à des fins malignes ». En septembre 2010, le gouvernement vietnamien avait fait annuler la conférence de presse à Bangkok qui devait rendre public un rapport sur la situation des droits de l’Homme au Vietnam préparé par la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme (FIDH) et le Comité Vietnam pour la Défense des Droits de l’Homme (CVDDH).

Comment ? Tout simplement en demandant à la Thaïlande de l’empêcher. La Thaïlande, qui est un régime plutôt démocratique, a tenté de convaincre le Foreign Correspondents’ Club of Thailand (FCCT) qui accueillait la conférence de presse de l’annuler. Face au refus du FCCT (4), au nom de la liberté de la presse, le gouvernement de Bangkok a adopté une autre stratégie : La veille de son départ de Paris, le Président du CVDDH Vo Van Ai a vu son visa annulé par l’ambassade thaïlandaise, tandis qu’à Roissy-Charles de Gaulle, la Vice-présidente du même CVDDH Penelope Faulkner se voyait refuser l’embarquement sur l’avion à la demande du gouvernement thaïlandais. Sans participant, la conférence de presse n’a pu avoir lieu.

Huit mois plus tard, à l’occasion du Forum des Peuples de l’ASEAN 2011 (événement réunissant les ONG des pays de l’ASEAN en marge des rencontres gouvernementales), à Djakarta en Indonésie, les mêmes personnes apprenaient officieusement de sources dans la presse qu’elles étaient persona non grata à la demande du Vietnam et que leur entrée en Indonésie leur serait refusée lors de cet événement. Mais cette fois, le gouvernement vietnamien échoua car elles n’avaient pas prévu d’y assister elles-mêmes et avaient délégué quelqu’un d’autre (qui ne figurait pas sur la liste noire).

Au sein de l’ASEAN, le Vietnam réussit ainsi à imposer sa censure à ses partenaires thaïlandais et indonésien, qui sont des démocraties. C’est très inquiétant et cela le devient encore plus quand on constate que la censure imposée par les régimes autoritaires hors de leurs frontières semble toucher des pays aussi libres et démocratiques que la France.

En 2011, André Menras, qui avait déployé une banderole du Front national de Libération du Sud-Vietnam (FLN) à Saigon en 1970 et par suite été emprisonné, a produit un documentaire pro-vietnamien sur le litige territorial sino-vietnamien en Mer de Chine intitulé « Hoang Sa Vietnam: la meurtrissure ». Il en a bien entendu fait la promotion. Mais en février 2012, la ville de Montpellier revenait sur son accord de projeter le film dans son Espace Martin Luther-King car le documentaire « portait à polémique ». Pour beaucoup, il s’agissait de censure alors que, comme le notait le journal La Marseillaise, « Montpellier est jumelée à la chinoise Chengdu et que le salon Vinisud qui se tient actuellement au Parc des expos doit être l’occasion pour les vignerons locaux d’exporter leurs productions dans l’Empire du milieu ».

On peut penser ce que l’on veut du documentaire de M. Menras. En revanche, qu’une ville française censure et s’autocensure parce qu’il porte « à polémique » et pourrait déplaire à une dictature est proprement inadmissible.

 

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(1) Bien que le Vietnam fasse partie de la Francophonie, les relations entre le Vietnam et les Nations Unies se font, depuis une dizaine d’années, exclusivement en anglais.

(2) Les « Procédures spéciales » en question font ici référence aux différents mécanismes de l’ONU chargés de la protection des droits de l’Homme, comme le Groupe de travail sur la détention arbitraire, ou les Rapporteur spéciaux sur la torture, la liberté d’expression, la liberté religieuse, la liberté d’association, les défenseurs des droits de l’Homme, etc.

(3) Le point 3 du débat général du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU permet aux États et aux ONG d’évoquer toutes les questions portant sur la « promotion et protection de tous les droits de l’Homme, civils, politiques, économiques, sociaux et culturels, y compris le droit au développement ».

(4) Voir « FCCT Under Pressure to Cancel Press Conference », FCCT, 12 septembre 2010, reproduit ici (en anglais)

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Tous les commentaires

Il est bien évident que le nombres et les manoeuvres des dictatures qui occupent un rôle au sein des instances internationales conduit à des situations de blocages. Cela pose le dilemne suivant:  incorporer les pires dictatures dans le concert des nations pour les faire évoluer ou bien imposer de manière rigide des modifications  de droit interne avant toute adhésion à un traité ou une organisations.

Par contre les ONG doivent être protégées dans leur statut et mission d'observation voilà ce qui devrait faire consensus... 

Les petites manipulations du gouvernement vietnamien  et les lâchetés comme celles de la ville de Montpellier sont .....déplorables .

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