Route 66, étape 2 - Le diable.

Hope you guess his name. La représentation du Maître et Marguerite s'est interrompue soudain, au bout d'à peine 45 minutes.

 © Robbie Jack - Service de presse Avignon 2012 © Robbie Jack - Service de presse Avignon 2012

Hope you guess his name. La représentation du Maître et Marguerite s'est interrompue soudain, au bout d'à peine 45 minutes. Plus de son. Simon McBurney monte sur scène. Il plaisante: chaque représentation du Maître et Marguerite connaît ses difficultés inattendues, c'est un coup du Malin. Le public, resté tranquille pendant les quelques minutes de silence, applaudit. La pièce peut reprendre. Berlioz retourne perdre la tête sous un tramway. Berlioz, le compositeur? Non, Berlioz, Président du Massalit, club littéraire moscovite et dévoué à Staline. Mais il ne faut jurer de rien, puisque Ponce-Pilate est aussi de la partie, et que de l'étang des Patriarches, on ira se promener jusqu'à Yalta (1600 km) ou dans un hôpital psychiatrique symbole de tous les abus de pouvoir. L'adaptation du roman à tiroirs de Michael Boulgakov (730 pages, 12 ans de travail) aurait pu tourner à la foire d'empoigne. Or il n'en est rien, la spirale narrative devient vite entraînante. L'interruption du début est très vite oubliée. Les personnages reprennent leur valse sans faillir, le spectateur, tout Avignonais et exigeant soit-il, n'a pas décroché.

Si la fresque tient aussi bien la route, c'est aussi que Simon McBurney sait jouer du cinémascope. Sous ses projecteurs, le Palais semble se métamorphoser comme rarement (un seul souvenir d'une exploitation aussi impressionnante des murs nous revient, celle de Charmatz, en ouverture d'Enfants, l'an dernier). Chaque chapitre se décline sur les façades: le plan de Moscou projeté sur la façade arrière, qui zoome sur l'étang des Patriarches, le ciel bleu de Jérusalem qui se découpe avec intensité sur l'aile Gauche, jusqu'à l'anamorphose finale des briques soudain happées par le ciel étoilé. Les personnages eux-mêmes se dédoublent, soient que leur spectre soit appelé (la tête de Berlioz capturée sur un T-shirt en guise d'écran), soit que leur dualité soit soulignée (Marguerite / Madeleine, soudain saisie poétiquement au-dessus du Calvaire de son maître / Jésus). Et jusqu'au public est convié, lorsque la caméra se retourne vers les gradins, et que Woland le met à la question, sur citation d'Hamlet.

Ce Woland, bel surprise. Dominant le filage de sa silhouette inquiétante, il semble tout droit arrivé des codes du steampunk (mouvement néo-victorien ou encore rétro-futuriste critique des technologies, cousin des cyberpunks), proche d'un Doctor Steel, figure musicale alternative sulfureuse et messianiste, facilement identifiable par ses lunettes rondes noires. Ce qui pourrait tourner à la thèse anti-moderne va pourtant partir, à la grâce du retournement des intrigues, vers une possible salvation par delà le bien et le mal fidèle au roman, et bien ficelée. Même si la pièce n'évite pas tous les écueils, dont une scène de bal macabre qui frôle le kitsch et une superposition du corps de Marguerite au corps du Christ (qui ne manquera pas d'agacer quelques papes locaux), Le Maître et Marguerite tient jusqu'au bout sa promesse d'un théâtre qui surprend son public, appelé à rejoindre l'épilogue:"les manuscrits ne brûlent jamais.". Celui de Boulgakov, composé dans la clandestinité et longtemps censuré, aurait pu être perdu. Il trouve ici une revanche éclatante.

Le Maître et Marguerite est présenté au Palais des Papes, jusqu'au 16 juillet (relâche les 9 et 14 juillet). Une exposition dédiée au travail de la Compagnie Complicité est présentée à l'École d'art, boulevard Raspail, du 10 au 28 juillet (gratuit).

Plus d'informations sur Simon McBurney: site de Complicité, sa compagnie. Voir aussi le beau portrait réalisé par Fabienne Darge dans Le Monde du 5 juillet.

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