Route 66, étape 3 - Le gène de plus

Ils sont onze. Ils vont arriver sur scène, chacun leur tour, et regarder le public une minute en silence. Puis, chacun leur tour, ils vont déclamer leur nom, leur profession - tous, acteurs, actrices. Puis, ils vont décliner leur handicap. Ils sont professionnels du spectacle, en Suisse allemande, au sein du théâtre Hora, et comme le campe Miranda, "putains de mongos".

Ils sont onze. Ils vont arriver sur scène, chacun leur tour, et regarder le public une minute en silence. Puis, chacun leur tour, ils vont déclamer leur nom, leur profession - tous, acteurs, actrices. Puis, ils vont décliner leur handicap. Ils sont professionnels du spectacle, en Suisse allemande, au sein du théâtre Hora, et comme le campe Miranda, "putains de mongos".

Ce n'est pas leur handicap, mais leur profession, qui leur a valu de rencontrer Jérôme Bel, et de venir à Avignon présenter le Disabled Theatre, récit de cette rencontre (le chorégraphe le dit: "s'ils n'étaient pas des acteurs, cela déplacerait la pièce du côté de l'action sociale. Or en la matière je ne suis pas qualifié. Mais alors pas du tout.)

Alors, oui, encore, des handicapés mentaux au théâtre - encore, comme trop rarement, à l'exception de la profession de foi de Pippo Delbono auprès de Gianluca et Bobò (l'un trisomique, l'autre, microcéphale, comme rappelé à foison par le metteur en scène), ou du somptueux OOK, que Sidi Larbi Cherkaoui avait présenté au cours de Paris Quartiers d'Été en 2009 avec le Theater Stap, construction onirique très élaborée qui remballait tous les préjugés. Le fait que les propositions ne soient pas comparables signe assez bien qu'il n'y a pas un théâtre du handicap, mais des handicapés qui font du théâtre.

 

 © Michael Bause © Michael Bause

La proposition de Jérôme Bel est simple en apparence. Quelques questions, un solo par acteur. C'est avec cette proposition toute simple, pourtant, qu'il va faire émerger la singularité de chacun des acteurs, leur jeu et leur identité de performeur, dans leurs mots "avec un gène de plus". Il y aura Raymond, qui va se révêler danseur imaginatif et talentueux. Il y aura Julia, qui expliquera "J'ai le syndrôme de Down et je suis désolée" puis prendra son public en otage dans un karaoké de Justin Bieber. Sara qui apprend lentement et "ça s'entend quand elle parle". Matthias Grandjean, qui fait le pari d'un numéro de claquettes, Damian "The Best Performer", qui "a un problème avec ses doigts".

Il y a, aussi, la dynamique de la troupe, une interaction différente qui se joue à chaque solo, une manière d'accompagner la musique, ou de la créer. C'est bien "du Jérôme Bel" - le chorégraphe n'a pas dérogé aux principes qu'il met à l'oeuvre dans ses portraits de performeurs plus souvent célèbres (la première, Véronique Doisneau - la pièce était projetée à l'école d'art l'an dernier, où Jérôme Bel invitait les spectateurs à découvrir son univers et converser - ou, plus récemment, Cédric Andrieux), il n'a pas réservé de traitement d'exception à la troupe du théâtre Hora. Il a même établi une hiérarchie dans la sélection des solo, manière de ne pas concéder du talent par compassion.

De la compassion, il n'y en aura pas, lorsque les acteurs se lanceront en une dernière question pour dire ce qu'ils pensent du spectacle ('spécial', 'freakshow', et tout de même 'super'). Il y a de la revanche du handicap sur le voyeurisme, voire la revanche du handicap tout court, dans l'humour et la violence lucide adressée par la troupe pour prendre le pouvoir sur la salle - dont plusieurs rangs applaudiront debout.

Ludovic Lamant a interviewé Jérôme Bel pour Mediapart il y a quelques semaines,à l'occasion de la présentation de Disabled Theater au Kunstenfestivaldesarts:  l'article est disponible ici.

Lire aussi la chronique qu'a composée Élisabeth Lebovici à l'occasion de la présentation de la pièce à la Documenta de Kassel, par ici.

Disabled Theater est présenté tous les jours jusqu'au 15 juillet à la salle Benoît-XIII (sauf relâche le 11/07).

Boîte noire: agressée par un barbier de Séville à la sortie de Jérôme Bel, j'ai appris de sa bouche qu'à Avignon, il "ne fallait pas espérer pouvoir rester dans le spectacle". Toute une philosophie.

 article édité le 11/07, corrections orthographiques

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