Route 66, étape 4 - L'Illusion

The revolution will not be televised. 33 Tours et quelques secondes, pièce présentée par Lina Saneh et Rabih Mroué, est un dispositif troublant. En utilisant un profil Facebook en toile de fond, un répondeur en fond sonore, les deux artistes brodent aussi bien le suaire des printemps arabes que l'avénement de la "mort numérique".

 © Christophe Raynaud de Lage © Christophe Raynaud de Lage

The revolution will not be televised. 33 Tours et quelques secondes, pièce présentée par Lina Saneh et Rabih Mroué, est un dispositif troublant. En utilisant un profil Facebook en toile de fond, un répondeur en fond sonore, les deux artistes brodent aussi bien le suaire des printemps arabes que l'avénement de la "mort numérique". Sur scène, personne.

Les voix off, les commentaires, et même les spams, le trolling, les smileys compatissants vont défiler, racontant la vie de Diyaa Yamout, ses amours de beau gosse, ses révoltes pour une société plus juste, et jusqu'au débat religieux autour de son suicide. Absent, mais nommé, Diyaa Yamout va peu-à-peu prendre forme sous le regard de l'assistance, confrontée à sa propre expérience du virtuel et de ses codes. La narration est assurée par une jeune femme, qui soliloque sur la boîte vocale de son ami, et par les textos d'une Palestienne, en partance de Londres vers Beyrouth, qu'elle ne pourra pas atteindre, refoulée sur son simple passeport. Des programmes télé seront "partagés", autour du décès de l'activiste - témoignage de ses amis et parents, scandale de société, sa mort est interrogée, aussi bien comme un fait du destin, qu'un fait de Dieu.

Ce pourrait aussi bien être un documentaire. Mais voilà. Diyaa Yamout a-t-il vraiment existé? Il serait mort le 1er octobre 2011. Google ne garde curieusement aucune trace de sa vie, à part des homonymes et la pièce de théâtre. Sur le Daily Star libanais, aucune trace du suicide d'un activiste, quelque soit son nom. Sur L'Orient-Le Jour, pas avare en faits divers, non plus. Alors, qui aurait été Diyaa? Il s'agirait d'un jeune anarchiste, impliqué dans les mouvements sociaux et la défense des droits de la Femme. Un mouvement, en effet, qui existe au Liban, rattaché au printemps arabe: la Laïque Pride, créée en 2010, qui milite entre autres pour l'avénement du mariage civil. Mais, il faut se rendre à l'évidence: soit, ce jeune homme n'était connu que d'un cercle très fermé qui lui vaut de ne même pas être reconnu par Wikipedia. Soit - et la réussite des deux metteurs en scène dans leur confrontation au virtuel prendrait tout son éclat, il s'agit bel et bien d'une fiction. Dans le dossier de presse, Lina Saneh et Rabih Mroué ne citent jamais le nom de l'activiste. Mais ils préviennent: "Nous vérifions seulement que ce que nous avons imaginé est techniquement possible". Et ils brouillent les pistes à foison, en parlant dans leurs entretiens-mêmes de la mort de Diyaa Yamout, comme d'un fait acquis. En allant  les lire sur RFI,  on découvre peut-être une piste: "On présente toujours nos travaux de sorte qu’ils restent incertains. Pour nous, tout dans la vie est un mélange inséparable de fiction et de document. Tout document est plein de fiction. Et chaque fiction est un documentaire de quelque chose. On laisse les questions ouvertes. Il s’agit de troubler les évidences. On trouble les frontières entre documentaire et fiction."

Internet a parlé pour eux. Jusqu'au bout, Diyaa Yamout, à l'évidence, n'existera pas, telle cette prétendue lesbienne syrienne qui fit parler d'elle jusque chez CNN, avant qu'il se découvre qu'elle était l'oeuvre d'un universitaire occidental blasé. Mais 33 Tours et quelques secondes, existe bien, et tient si bien que je n'ai trouvé aucun article ayant questionné la véracité des faits relatés, ou ayant enquêté. J'ai voulu mener ma propre enquête, considérant que c'était très exactement à ce geste qu'invitaient les metteurs en scène. Il existe bel et bien quelqu'un: c'est Nour Merheb, mort non pas un 1er octobre, mais le 16 septembre 2011. Nour Merheb, s'est suicidé, et a laissé la note de son suicide, disponible, en ligne sur la page Facebook de la Laïque Pride. Il a dit: "I die, as I have lived, a free spirit, an Anarchist, owing no allegiance to rulers, heavenly or earthly."
Nous avons lu sur l'écran "I die, as I have lived, a free spirit, an Anarchist, owing no allegiance to rulers, heavenly or earthly."
Nour Merheb, qui s'est insurgé contre les tribunaux militaires, est bel et bien présent sur YouTube, tel que cela est relaté par la pièce.

Pourquoi un pseudonyme? C'est que 33 Tours et quelques minutes pose d'autres question que le simple récit des printemps arabes ; question des vérités et intox propres à l'information, question de la représentation de soi et du deuil dans le monde virtuel, question, enfin, de la représentation-même des révolutions telles qu'attendues en Occident. C'est avec tous ces éléments-là, que les règles du jeu sont faussées pour emporter le documentaire jusqu'à la performance. Et, c'est aussi la dernière image de la pièce, la dernière image du fil Facebook projetée, qui donne la clef de l'édifice, comme une stéganographie.

 

 © Christophe Raynaud de Lage © Christophe Raynaud de Lage

 

Pour ce jeu d'illusions si bien mis en perspective, pour Nour, pour le plaisir de l'enquête et d'y avoir découvert des visages de la société libanaise peu médiatisé, à Lina Saneh et Rabih Mroué, je transmets ici un chapeau bas très enthousiaste et très ému.

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Compléments

Un entretien de Ludovic Lamant avec les deux metteurs en scène est disponible ici.
Boîte noire: toute la contre-enquête sur la pièce a été réalisée à partir des ressources disponibles sur Internet au 11 juillet 2012.

La pièce est présentée jusqu'au 14 juillet, tous les jours à 15 et à 20 heures.

 

 

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