Emre Orhun - Comment les auteurs sont supposés s'en sortir ?

A la fin du film l'auteur jette le roman qu'il vient d'achever par la fenêtre devant l'éditeur qui s'en va, vaincu. Belle revanche ? E.O

Bonjour Emre, bienvenu sur BDleaks. Tu es illustrateur, ton dessin est diffusé sur différents supports, couvertures de livres, affiches, pochettes de disques, livres jeunesse... Tu as par ailleurs illustré deux bandes dessinées chez Glénat sur des scénarios de Cédric Rassat. Quand je t'ai connu il y a une dizaine d'années tu avais ton stand au festival BD de Roubaix et tu assurais ta propre diffusion. Peux-tu nous parler de ton parcours et de cet album, Medley, paru en 2016 que tu as commencé seul et qui est finalement arrivé entre les mains d'un éditeur ?

Bonjour Céline, Medley est un projet sorti dans une petite maison indépendante basée à Marseille, les éditions Même Pas Mal. La manière dont le projet s'est construit peut ressembler à un projet auto-construit. J'ai commencé l'histoire tout seul, sans éditeur, et je ne pensais pas à l'époque en faire une bande-dessinée. J'étais parti pour un format court, sur le mode d'une petite nouvelle d'une vingtaine de pages. Puis au terme de ces vingts pages je me suis rendu compte que les tribulations du personnage ne pouvaient s'achever ainsi et qu'il fallait continuer. J'ai mis la petite histoire dans un tiroir et je l'ai un peu oubliée ; j'étais sur une autre bande-dessinée, Erzsebet, signée chez Glénat. Quand j'ai fini ce récit scénarisé par Cédric Rassat, je me suis souvenu de ce projet. J'ai imaginé une vague suite et les pages qui étaient prévues pour constituer la totalité d'une petite nouvelle sont devenues le premier chapitre d'une histoire plus longue en cinq parties. A ce stade je n'avais toujours pas d'éditeur mais j'ai réussi à obtenir une première bourse d'écriture couplée à une résidence à Angoulême. J'ai pu réaliser les pages tout en travaillant sur un autre projet, à nouveau signé chez Glénat. La résidence m'a permis d'arriver à la moitié de l’album. C'est à ce moment-là que Même Pas Mal s'est intéressé au projet, mais comme toute maison d'édition indépendante, ils avaient une très petite avance à me proposer. J'avais encore 70-80 pages à dessiner, ce qui pour moi représente près d'une année de travail. J'ai postulé pour une bourse au CNL que j'ai obtenue et qui m'a suffi pour tenir tant bien que mal jusqu'à la fin du projet. On peut dire que la partie auto-gérée de ce projet tient au fait que j'ai dû moi-même aller chercher des finances. Les deux bourses que j'ai obtenues m'ont permis d'avancer, je profitais également du temps libre que me laissaient des travaux de commande et mes interventions en école de dessin...

As-tu déjà pensé à l'auto-édition ?

Pendant mes vingt ans de carrière de dessinateur, j'ai sorti un certain nombre d'affiches, de pochettes de sérigraphies, de catalogues d'expo ou de petits livres en auto-édition. Il est évident que je n'ai jamais trop poussé dans cette direction car ça nécessite une réelle organisation pour distribuer ces produits. Par exemple aller contacter des librairies indépendantes, se déplacer pour poser quelques exemplaires dans celles-ci et ensuite les rappeler régulièrement pour voir si les livres et affiches se sont vendues, ré-alimenter le stock en retournant les voir etc... Ça demande de vraiment consacrer un certain temps à ça. Temps qu'il faut prendre sur celui de la création et du dessin. J'ai toujours eu envie de développer cet aspect auto-édition, tout en sachant qu'il faut y consacrer un temps que je n'ai pas toujours.

Je me suis résolu au final, pour des questions de simplification de gestion de diffusion de ce genre de petits goodies, à limiter toute forme d'intermédiaire. Ces produits sont disponibles sur mon site et parfois j'en vends directement et je les envoie par la poste. J'en profite aussi pour en vendre quand je fais des expos, et parfois quand je vais sur des petits salons du livre indépendants ou de micro-édition. Je pars désormais du principe que quand je sors une affiche ou un petit livre, il se vendra quand il se vendra, au rythme des expos, un par an en moyenne, et des salons du livre et autre foires auxquelles je participe parfois, deux ou trois fois par an, pas plus.

Christelle Pécout pour le SNAC, nous expliquait en janvier sur BDleaks que la grande majorité des auteurs qui se lancent dans l’auto-édition échouaient à pérenniser leur entreprise dans le temps. Es-tu d’accord avec ce constat ? Qu’elles en sont les raisons à ton avis ?

Je pense que tout dépend, comme toujours, de l'auteur en question et de savoir si l'auto-édition est son activité principale ou pas. La plupart des auteurs que je connais et qui se lancent dans l'auto-édition ont d'autres activités en parallèle pour assurer leurs quotidiens ; comme répondre à des commandes alimentaires ou réaliser des livres chez des éditeurs… Cela permet de survivre et de se lancer sur des petits projets en auto-édition à côté. Mais il est certain qu'un auteur isolé fait difficilement le poids face à un éditeur installé qui a de la notoriété, de la trésorerie, une cohorte de graphistes, de chargés de com. et de représentants, ainsi qu’un système de distribution qui lui permet d'être très présent et visible sur le marché. Je pense que certains auteurs arrivent à tirer leur épingle du jeu parce qu'ils ont une certaine notoriété et qu'ils savent utiliser correctement les outils numériques et les réseaux sociaux pour diffuser leur bouquins et arriver à les vendre correctement, mais je devine que c'est de plus en plus dur de sortir du lot à une époque où le choix est immense.

Quelle lecture fais-tu des conflits entre auteurs et éditeurs que traverse la bande dessinée en ce moment ?

Que dire. En fait les conflits ont existé de tous temps. Ce n'est pas nouveau. Je pense qu'il faut dépasser le simple lien amical qu'on peut avoir avec un éditeur et ne pas oublier qu'avant tout le lien est commercial. En tant qu'auteur nous passons un contrat avec un éditeur pour lui donner mandat afin qu'il puisse reproduire et vendre notre travail. Si ce lien commercial tourne au désavantage d'un des partis, forcément ça questionne. Nous sommes envahis de récits d'auteurs qui passent plusieurs mois sur un livre pour que celui-ci ne soit pas mis en valeur et ne se vende pas. A qui la faute ? Il est évident que l'augmentation exponentielle des sorties n'aide pas. Les ventes par titre chutent, et les artistes se retrouvent sur la paille. Si l'éditeur n'accomplit pas sa mission principale qui n'est pas uniquement d'imprimer et de sortir des livres sur le marché, mais aussi de les défendre et d'en faire la promotion, seuls certains livres aidés par des circonstances heureuse comme un thème porteur ou la notoriété propre de leur(s) auteur(s) se frayent un chemin vers le succès, et aboutissent à de bonnes ventes. Aujourd'hui, j'ai l'impression que les éditeurs se contentent de jeter les livres sur le marché comme on jetterait une bouteille à la mer ; des fois que...

Par expérience je sais que ça ne marche pas comme ça, ou en de très rares occasions. Si le deal, pour l'éditeur, c'est de faire réaliser des livres avec des avances de plus en plus modestes pour ne pas dire ridicules, de ne pas augmenter les pourcentages sur les ventes, de faire des petits tirages pour s’assurer de petites ventes, en gros de ne prendre aucun risque, comment les auteurs sont supposés s'en sortir ?

Te sens-tu concerné par les revendications des auteurs ?

En tant qu'auteur qui exerce depuis 20 ans je me sens forcément concerné. J'ai fait et je fais toujours partie de diverses associations et mouvements qui œuvrent pour faire bouger les lignes. Je ne suis pas très actif mais je suis les diverses actions qui sont entreprises. Je sais que ce n'est pas un problème simple à résoudre et que ce n'est pas uniquement une histoire de méchants éditeurs contre les gentils auteurs. Et je sais que la situation n'est pas toujours facile pour les éditeurs. Mais à force de se faire considérer comme la cinquième roue du carrosse, j'oscille entre fureur et désespoir. Et l'envie me prend parfois d'arrêter ce métier. Il ne faut pas l'oublier, et ce n'est pas valable uniquement pour la bande-dessinée, que sans artiste il n'y a pas d'œuvre.

C'est un film un peu caricatural mais que j'aime à revoir, Le Magnifique, cette comédie grand-guignolesque où Bebel joue le rôle de l'auteur d'une série policière à succès - genre SAS - et qui peine à rejoindre les deux bouts malgré tout. Il est confronté à son éditeur - qui se définit lui-même comme un "boutiquier" - et qui refuse de lui filer une avance alors que lui-même vit dans l'opulence et l'oisiveté en recueillant les bénéfices de ses auteurs. A la fin de leurs confrontations (attention spoiler alert !), l'auteur jette son dernier roman qu'il vient d'achever par la fenêtre devant l'éditeur qui s'en va, vaincu. Belle revanche ?

Penses-tu qu’il soit rationnel d’envisager un statut d’auteur ?

Je ne suis pas sûr de comprendre la question. J'ai déjà un statut en tant qu'auteur, je déclare mes revenus et cotise en tant qu'auteur d'images. Si par contre la question c'est de savoir s'il faut réguler ce métier - un peu comme les intermittents du spectacle par exemple - en l'inscrivant dans un cadre, on est partis pour un long débat. Je ne suis pas sûr que j'aurais envie de sacrifier cette liberté qui me plaît dans mon métier. Là où on pourrait parler de statut, pour moi, c'est reconnaître qu’il s’agit d’un travail demandant beaucoup d'efforts et de temps. On le fait par passion, certes, mais on le fait pour vivre.

Que t’inspire la surproduction de livres, le trajet de plus en plus cours entre l’imprimerie et le pilon, l’impact de l’édition papier sur le climat ?

Il me paraît absurde, mais c'est valable pour tout ce que surproduit notre société capitaliste en ce moment, de produire des choses en trop grosses quantités pour les détruire par la suite.

Quelle pourrait-être selon toi le profil d’une édition viable pour les auteurs et l’environnement ?

Se développent de plus en plus des initiatives d'impressions à la demande. D'un certain côté ça pourrait être une solution pour n'imprimer que ce qui est déjà pré-acheté et donc éviter le gaspillage. Deux problèmes à ça. Le premier c'est que pour le moment les livres à la demande - pour ce que j'en ai vu - n'ont pas une bonne qualité d'impression. C'est souvent de l'impression numérique avec un choix de papier limité. Pour des livres d'images ce serait très dommageable de sacrifier la qualité d'impression. Deuxième problème, ça court-circuite le libraire qui reste pour moi un vecteur de diffusion du livre important.

Pour moi la seule solution viable est de faire des livres de qualité, des livres qui vont durer, qu'on aura plaisir à lire et relire. Des ouvrages qui seront soutenus et promus par des éditeurs qui croient en ces livres. Qui feront le nécessaire pour que ces livres arrivent jusqu'à leurs lecteurs. Et qui ne les mettrons pas au pilon au bout de six mois si le livre ne se vend pas assez.

Quand je regarde ton travail sur les réseaux, ton site, j’ai l’impression que tu évolues de plus en plus hors des sentiers battus de la BD. Ton chemin est-il solitaire ? Tes collègues sont-ils de tous les horizons artistiques ?

Je ne me suis jamais considéré comme un artiste spécialisé dans un seul domaine. De par ma carrière, j'ai fait des livres jeunesse, de l'illustration, du dessin de presse, de la bande-dessinée. Mais aussi des dessins personnels pour exposer, et aujourd'hui - à titre amateur pour le moment - je fais aussi un peu de photos et d'écriture. Bref j'ai du mal à me mettre dans une case. Donc j'ai du mal à me considérer comme un auteur de bande-dessinée, d'autant que je n'ai commis que trois livres de ce type à ce jour !

La solitude fait partie intégrante de ce métier, et même si je travaille dans un atelier avec des collègues qui sont dans le domaine artistique et plusieurs aussi dans l'édition, au final, quand je dessine, mon seul compagnon reste ma feuille et ma planche à dessin.

Quels conseils donnerais-tu à un jeune qui voudrait faire le grand saut dans la BD et/ou l’illustration ?

Trouve-toi un vrai boulot !

Merci Emre, BDleaks continue de suivre ton boulot et on te souhaite le meilleur pour la suite !

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L'œuvre d'Emre Orhun

Les affiches

 © Emre Orhun © Emre Orhun

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La BD

Editions Glénat © Emre Orhun Editions Glénat © Emre Orhun

Editions Même pas Mal © Emre Orhun Editions Même pas Mal © Emre Orhun

Medley - extrait © Emre Orhun Medley - extrait © Emre Orhun

Medley - extrait © Emre Orhun Medley - extrait © Emre Orhun

Illustration jeunesse

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Sérigraphies

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L'homme invisible © Emre Orhun L'homme invisible © Emre Orhun

Soldat © Emre Orhun Soldat © Emre Orhun

Tandem © Emre Orhun Tandem © Emre Orhun

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Biographie, bibliographie, sur le site d'Emre Orhun

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