Mais qui est le meilleur joueur de tous les temps?

Qui court le plus vite? Jesse Owens ou Usain Bolt? Facile: le Jamaïcain a couru le 100 m en 9 s. 58 en 2009 alors que l'Américain n'est pas descendu en dessous de 10 s 3 (mais en 1936, devant Hitler).

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Qui court le plus vite? Jesse Owens ou Usain Bolt? Facile: le Jamaïcain a couru le 100 m en 9 s. 58 en 2009 alors que l'Américain n'est pas descendu en dessous de 10 s 3 (mais en 1936, devant Hitler).

Au sprint, sur les Champs-Elysées, qui l'emporterait? Copi ou Armstrong? Et qui peut croire que Federer n'écraserait pas l'imbattable Borg?

C'est une règle sans exception: les champions d'aujourd'hui ont tous de meilleurs résultats, question d'entraînement, de préparation physique, de technique, de matériel, d'alimentation et parfois aussi de dopage, plus efficace, plus discret, plus dangereux.

Les records progressent sans cesse, même s'il est probable qu'un jour prochain ils se tarissent. C'est la thèse développée par un chercheur de l'Inserm, Jean-François Toussaint, qui a étudié les records du monde en athlétisme, natation, cyclisme, patinage de vitesse, haltérophilie depuis la création des Jeux olympiques en 1896 (3.623 homologués). S'appuyant sur le fait que ces exploits deviennent de moins en moins fréquents et le gain de plus en plus faible, notamment de depuis 1968 (sans rapport, je crois, avec l'esprit du même nom), il estime que les limites physiologiques du corps humain seront atteintes en 2027. Ceci étant dit, il chiffre à 9 s 67 le temps plancher vers lequel convergent les coureurs de 100 m. Hors Usain Bolt est descendu en 2009 à 9 centième sous ce chiffre.

Mais là n'est pas le propos: comment comparer des performances accomplies à des époques différentes en faisant abstraction des «améliorations» pharmacuetico-sportives? C'est à cette question que ce sont attaqués des statisticiens de l'université de Boston, sur un sport largement incompréhensible: le base-ball. Leur idée: déterminer la tendance sur 90 ans (1920-2009) des statistiques de coups sûrs (hits), circuits (home runs), points produits (runs batted in), retrait sur 3 prises (strike out), etc. et ôter ce gain conjoncturel pour déterminer en quelque sorte ce que l'athlète ne doit qu'à lui-même.

Muni de cette méthode, ils ont donc reclassé les joueurs en fonctions des statistiques obtenues. Et sont parvenu à une conclusion étonnante: ces performances individuelles sont stables dans le temps et inférieures à l'amélioration globale des résultats. Ainsi, parmi les 50 premiers de leur classement des home runs par saison, il n'y a pas un seul joueur ayant pratiqué après 1950. Même les 73 circuits de Barry Bonds (Giants) en 2001 ou les 70 de Mark McGwire (Cardinals) en 1998 — pourtant très suspects — ne parviennent pas à se faire une place dans la liste, alors que Babe Ruth (Yankees), avec 7 home runs en 1920, occupe la première place... et 7 des 10 premières (dans l'ordre: 7 en 1920, 14 en 1927, 8 en 1921, 13 en 1926, 11 en 1924, 15 en 1928 et 18 en 1931). Toutes choses égales par ailleurs, placé dans les mêmes conditions, il aurait ridiculisé toutes les vedettes actuelles.

 

Le «détendançage» est aussi utilisé par une technologie développée pour les classements de joueurs de jeux vidéos sur la X-Box de Microsoft par Ralf Herbrich, Thore Graepel et Tom Minka, nommée TrueSkill. Il a été utilisé par un chercheur français de l'Inria, Pierre Dangauthier, pour tenter de connaître la valeur des maîtres d'échec.

A l'issue de ces calculs, il apparaît que Garry Kasparov est bien le meilleur joueur de tous les temps — même devant Vladimir Kramnik, le meilleur Russe actuel. Mais que ce titre lui est disputé par Viswanathan Anand, qui n'est pourtant classé que 5e par la Fédération internationale d'échec.

Mais aussi qu'un grand maître oublié, l'Allemand Louis Eichborn (1812-1882) dépassait de loin les capacités échiquéennes de Paul Morphy, qui jouait en même temps que lui est était considéré comme le meilleur joueur de son temps. Ou qu'il aurait pu rivaliser sans rougir avec Bobby Fischer ou Anatoly Karpov, battre sans aucun doute Spassky et Capablanca — «le joueur le plus talentueux de l'histoire», selon Karpov.

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