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Billet de blog 23 juin 2022

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AgroParisTech : déserter ou bifurquer ? (1/2)

Lors d’une cérémonie de remise de diplômes fin avril 2022, huit jeunes ingénieurs d’AgroParistech ont vivement critiqué leur formation et « les jobs destructeurs » qui leur sont offerts. Le malaise qui a suivi dépasse largement la corporation des "Agros" ; il soulève de vastes questions sur la place des ingénieurs dans la société et sur l’agriculture même, le vivant, l'environnement, le climat…

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Préambule

NB Le texte initial a été publié sur le blog de Sésame de l'INRAE 
https://revue-sesame-inrae.fr/agroparistech-bifurquer-ou-pas/

La vidéo des jeunes de l’AgroParisTech (APT pour les intimes) aura vite rassemblé près d’un million de vues sur YouTube et la cérémonie complète un peu plus de 12 000 vues ! Curieux paradoxe… d’une cérémonie qui a déchaîné une foule de réactions très diverses et diamétralement opposées. Cela méritait bien une analyse approfondie, au-delà des soutiens et encouragements, souvent enthousiastes d’une part ou des commentaires souvent vifs, parfois caricaturaux d’autre part, induits sans doute par la radicalité des propos tenus par les jeunes diplômés.

Les principales questions posées par ce signal faible qui prend ici une force imprévue sont entre autres : QUE veulent signifier ces jeunes à travers cette alerte (ou indignation, voire un appel à une forme de “désertion”), notamment dans le contexte actuel et POURQUOI les réactions sont-elles si polarisées, entre un soutien, un respect distancié de propos -et d’itinéraires- divergents (ou bifurquants) et une critique vive, plutôt réactive ? Est-ce la manifestation de visions contradictoires et irréductibles ou la nécessité d’engager un débat qui est loin d’être clos?

On a là un bon cas “d’Ecole” de controverse sur le contenu et les orientations d’une formation agronomique sur les métiers dits du “vivant”. Il est même très symbolique du monde du VIVANT… et des VIVANTS ! Par nécessité, le corpus qui a servi de base à cette analyse s’est inscrit dans le suivi des réactions (communiqués, tribunes), des analyses (plus rares) et des très nombreux commentaires qui ont suivi, notamment sur les réseaux sociaux (YouTube, Linkedin et dans une moindre mesure Twitter). Le plus souvent les sources sont indiquées, ce qui donnera la possibilité et le loisir au lecteur de compléter l’analyse, et de la relativiser ou de la contester le cas échéant.

Je suis moi-même ancien de l’Agro de Rennes (promo 73, prépa post-68…), mais aussi par ailleurs fils de petit/paysan/breton, comme j’aime désormais à le rappeler. D’un côté, l’origine sociale modeste, et de l’autre le prestige de l’Ecole (Nationale, Supérieure et Agronomique) peut nous mettre en porte-à-faux, comme nombre de transclasses. Entre le terrain et l’expertise, entre la défense d’un monde devenu minoritaire qui perd de sa force (et ses forces vives) et l’ouverture rendue nécessaire dans une société désormais urbaine. Enfin, la diversité des fonctions et postes offerts – ou choisis – m’ont constamment « obligé » à réfléchir sur leur utilité, leur légitimité et aussi leur place au service du développement d’une profession (les agriculteurs), d’un organisme, d’une filière ou d’un territoire, voire d’une nation. Curieusement comme pour d’autres « anciens », l’interpellation des (jeunes) agros nous renvoie à nos propres questionnements. Et c’est heureux, car l’exercice risque de mettre en lumière les progrès accomplis, les services rendus, mais aussi nos impasses, nos points aveugles… et tout ce qui reste à faire pour et par les générations suivantes.

Au-delà du buzz et du débat de surface, on commence à voir poindre les prémisses d’une écoute plus bienveillante qui anticiperait une meilleure compréhension de ce qui peut justifier de telles positions et réactions, de part ET d’autre. Ne tombons pas dans le piège tendu aux sciences sociales. Compréhension ne veut pas dire, ni approbation, ni justification. Avec le recul, on sera sans doute amenés à intégrer des nouvelles variables ou d’autres facteurs, à les développer, les hiérarchiser aussi. Il s’agit de tenter d’expliquer l’origine de cette manifestation hautement symbolique, et d’en mesurer l’impact à la fois sectoriel et plus général , une fois le buzz retombé.

Rappel du contexte :

Cette déclaration doit être située dans son contexte. Sans être exhaustif, plusieurs faits, événements ou tendances sont préexistants à cette manifestation sans qu’un lien de causalité ne puisse être établi.Elle intervient quelques semaines après une forte mobilisation contre la vente du domaine de Grignon (appartenant à l’Agro/APT) à un promoteur immobilier. Une opération actuellement suspendue… dans un contexte de sauvegarde du foncier agricole d’une part et des nouvelles missions attribuées aux agriculteurs et plus largement à tous ceux, comme le monde des ingénieurs, qui veulent les accompagner dans cette transition devenue incontournable, face à de nouvelles alternatives, comme le campus Hectar.

Mais cette vidéo sort aussi quelques jours après le rapport scientifique du GIEC, alertant sur l’urgence écologique pour atténuer autant que possible les effets du changement climatique. Certes les impacts sont multiples et de plus en plus clairement identifiés pour l’activité agricole, mais les contributions positives du monde agricole en font un des acteur majeurs à la fois pour l’adaptation et l’atténuation de ces effets. Par ailleurs, les observateurs et commentateurs feront vite le parallèle avec d’autres mouvements de jeunes comme les marches pour le climat, voire l’émergence de groupes activistes, qui posent la question des modèles d’un développement « soutenable », alertent sur les risques pour la planète et ses habitants.

Ces questions ne sont pas seulement individuelles et du domaine privé ; elles débordent largement dans le monde économique, à travers les activités des entreprises, leur missions, tout comme l’acceptabilité sociale de leurs projets.

Elles interrogent tout autant les élus et politiques publiques, depuis l’échelle locale jusqu’au niveau mondial. Les entreprises (grandes et petites, toutes filières confondues) sont interpellées pour leur capacité à attirer des talents, leur attractivité pour une population jeune, arrivant sur le marché du travail avec des ambitions et des exigences sur le sens du métier2, leur épanouissement personnel (dans le travail et en dehors)…

Enfin,  on observe également des tribunes ou des  happenings similaires à l’Ecole centrale de Nantes, à Polytechnique ainsi que des appels à réorienter la recherche venant d’étudiant.e.s des Ecoles Normales supérieures (voir plus bas).

Un discours décapant

Dans le discours proprement dit ( lien en commentaire pour permettre à chacun de se faire une idée de la teneur des propos tenus), les jeunes dénoncent d’abord le programme de formation de l’Ecole, ce qui leur sera vivement reproché par leurs aînés et les responsables de l’établissement (voir plus bas). « Nous ne nous considérons pas comme… les « Talents d’une planète soutenable », en référence au nouveau slogan de l’École. Par ailleurs le discours est très politique et s’inscrit pleinement dans les débats sociaux et politiques en cours  Ainsi, ils ne cachent pas leur faveur pour “une écologie populaire, décoloniale et féministe”. Une allusion à peine voilée (!) aux approches dites « intersectionnelles » qui font débat dans le monde académique et induisent des polémiques politiques sans fin autour de la culture dite « woke », le plus souvent sans préciser ce dont on parle, même entre gens instruits…

Par la suite, on a entendu la remise en questions -au sens premier du terme- de mots d’ordre comme « croissance verte, transition écologique, développement durable ». Des concepts qui à force d’être sur-utilisés perdent de leur pertinence, et de leur capacité de mobilisation. Même la RSE (responsabilité sociale des entreprises) est mise à l’index, de même que le statut de cadre au service d’entreprises présentées comme “destructrices du vivant” ou qualifiées dans des entretiens ultérieurs de “climaticides“. Des mots graves, lourds de sens ! Un comble et un paradoxe pour un Institut national des sciences et industries du vivant.

Les jeunes agronomes font part de leur projets professionnels en décalage « apparent » avec leur formation. Comme bien d’autres avant eux, et ce depuis bien longtemps. Mais cela , ils semblent l’ignorer. Seul les orientations changent avec le temps. Un seul exemple : les agros choisissant le métier d’agriculteur (ou de paysan) ; ce n’est pas nouveau ! Ce que les plus anciens se sont empressés de rappeler. Déjà, de leur temps… Et d’ailleurs est-ce un si mauvais choix ? Nombre de jeunes ingénieurs qui reprennent des fermes jugent que leur formation ne sera pas de trop pour affronter les enjeux à venir… Comme si le métier de paysan ne nécessitait pas de diplômes, ni de formation…
Ils ont conclu leur discours par une ouverture moins moralisante : “À vous de trouver vos manières de bifurquer“. Il ne s’agit plus seulement de déserter, mais d’imaginer de nouvelles voies. Individuelles ou collectives ? L’avenir le dira. Mais cette question non plus n’est pas nouvelle… Elle est remise régulièrement à l’ordre du jour, pour dépasser les petits pas ou les stratégies du colibri… Changer à la fois le monde comme changer d’échelle.

Au final, la charge est lourde et sévère, les secousses induites dans les rangs des anciens élèves en poste le seront encore plus. Notamment chez tous ceux qui ont pu témoigner de leur travail en faveur de la recherche et de l’expertise, de leur passion aussi pour contribuer à la transition écologique et au progrès social…

À l’opposé, d’autres voix de cadres agros en poste se sont manifestées pour témoigner des décalages entre les intentions affichées pour répondre aux enjeux perçus comme importants (et urgents) et les moyens engagés, entre les ambitions et les frilosités sur le terrain. Avec à la clé, une dénonciation de postes dépourvus de sens, les trop fameux bullshit jobs, dénoncés par l’anthropologue David Graeber. (Cf article de Charlie hebdo, entre autres). Compte tenu de leur radicalité, voire de leur violence (« guerre au vivant et à la paysannerie», « jobs destructeurs » ), certains propos sont jugés excessifs comme l’allusion aux analyses genrées, décoloniales. Cela a  pu nuire à « l’acceptation » et la compréhension d’un discours de ruptures. Comme si la forme empruntée dissuadait d’en mesurer le fond…

Le buzz médiatique

A peine diffusée sur les médias et les réseaux sociaux, la vidéo fait un tabac sur YouTube, à la fois relayée par ses défenseurs… et ses opposants critiques. Le contexte électoral des élections législatives a vraisemblablement amplifié cette dynamique. Les compteurs s’affolent, les réactions en chaîne ne faisant qu’accentuer le phénomène devenu viral. Très vite 100 000 vues sur YouTube, pour plafonner assez vite à près d’un million (et apparemment plus de 12 millions d’après certains comptages cités par Médiapart sans son édito du 25 mai) et des milliers de commentaires (plus de 2 500 au final sur la plateforme, sans parler de ceux qui suivent les articles de presse, les communiqués, les réactions des uns et des autres, influenceurs compris).

De multiples organes de presse (presse quotidienne, magazines), reprennent en boucle l’information sur les différentes éditions et supports (comptes publics et personnels inclus). Il en sera de même des tribunes successives venant en soutien ou en défense d’une formation et d’une école, de questionnements ou de dénonciation d’un système ou d’une attitude jugée trop radicale… Dès le lendemain de la publication sur YouTube, la presse généraliste et les sites spécialisés comme Médiapart (où le groupe « des agros qui bifurquent » a constitué son propre blog, hébergé par le site) reprennent l’information avec le lien sur la vidéo. Ci-dessous quelques exemples :

– Le Monde du 11 mai : Des étudiants d’AgroParisTech appellent à « déserter » des emplois « destructeurs ». Huit diplômés de l’école d’ingénieurs agronomes se sont exprimés, lors de leur cérémonie de remise de diplômes, contre un avenir tout tracé dans des emplois qu’ils jugent néfastes.

– Libération du 11 mai : Révolte agraire A AgroParisTech, le discours d’étudiants refusant les «jobs destructeurs» qui leur sont promis. Dans un discours prononcé lors de la cérémonie de remise des diplômes, des étudiants de la prestigieuse école d’agronomie ont fustigé leur formation et appelé leurs camarades à tourner le dos à leurs prestigieuses carrières pour s’impliquer dans des projets compatibles avec la lutte contre le changement climatique.

– Figaro Etudiant du 11 mai : Nos métiers sont destructeurs. Le discours choc des étudiants d’AgroParisTech en pleine cérémonie des diplômes. Lors de la remise des diplômes, des ingénieurs ont dénoncé leur formation, qui pousse à participer aux ravages écologiques.

– Charlie Hebdo, le11 mai : AgroParisTech : l’agriculture « verte » se fera sans eux. Le journaliste met le doigt sur les paradoxes des emplois dénoncés comme destructeurs : « Pour ces têtes bien pleines et manifestement bien faites, il ne s’agit pas seulement de prendre des postes dépourvus de sens – les « jobs à la con », ou bullshit jobs décrits par l’anthropologue David Graeber (…). Ici, c’est bien pire : il s’agit d’emplois destructeurs du vivant, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes pour ces jeunes gens qui vouent leur vie à ce qui pousse.

Les commentaires parallèles sur YouTube sont très nombreux (près de 2 500 un mois après !) et, généralement, très généralement favorables et même enthousiastes. Les mots qui résument ces réactions sont eux-mêmes significatifs : Bravo (et même bravo, les jeunes !) ; merci, courage ; ça fait plaisir ; ça m’a ému...  Nombre de commentaires émanent de gens travaillant en agriculture ou d’anciens ingénieurs agros/agris, même s’il ne faut pas sous-estimer le processus d’alignement potentiel sur les commentaires antérieurs parfaitement visibles pour les visiteurs… Et les commentaires dissidents par rapport à une tendance générale (quelle qu’elle soit) peuvent être mal perçus, donner lieu à des critiques parfois virulentes, voir des stigmatisations. Certains s’en émeuvent spontanément ou s’indignent des soutiens politiques ou d’intellectuels (comme François Gemenne, Edgar Morin), d’autres applaudissent tout aussi vite comme Marc-André Selosse, enseignant-chercheur, sur le site de Sciences et avenir. Ce dernier estime qu’en période d’éco-anxiété « Le courage raisonné appelle toujours un bravo”, tout en reconnaissant que  “La formation reçue dans les écoles agronomiques et dans les classes préparatoires qui précèdent n’est pas forcément normative, mais permet de (se) remettre en question”.

Certains commentateurs sont tentés d’y voir une manipulation, voire une orchestration et s’en inquiètent. D’autres cherchent à couper court à la remise en cause suscitée par des tentatives de disqualification, par attaques (parfois ad personam vis-à-vis de Lola Keraron, présentée comme meneuse) ou la  marginalisation du phénomène (ils ne sont que 8 sur 400 ou déresponsabilisation des intéressés affectés par des années Covid…) et la minimisation de la portée d’un tel discours, passant outre les applaudissements nourris qui ont suivi.

Le phénomène est tellement viral qu’il incite certains journalistes comme Géraldine Woessner à faire « le décryptage d’un buzz délirant et des dérives qu’il révèle. » sur le site du Point du 13 mai, soit à peine quelques jours après la révélation de la vidéo : « Lors de leur remise de diplômes, huit étudiants décroissants de l’école d’ingénieurs agronomes AgroParisTech ont appelé les jeunes à “se débarrasser de l’ordre social dominant”. Un « coup d’éclat » qui laisse songeur. Sur les réseaux sociaux elle y voit là « Un plaidoyer anticapitaliste et décroissant qui a rencontré un écho médiatique phénoménal, applaudi par Jean-Luc Mélenchon et la presse unanime. Comment cet appel explicite à l’action violente (ils sont membres du groupuscule les Soulèvement de la Terre), lancé par de jeunes bourgeois adeptes des fake-médecines, a-t-il pu être présenté comme “la voix de la jeunesse” ? L’article s’apparente à un exercice de fact-checking et de déminage des réactions plus (trop?) enthousiastes de ses confrères et surtout des commentateurs anonymes sur YouTube et ailleurs. La journaliste mentionne l’expression « contrairement à ce qui a été dit », sans véritablement convaincre. L’article apparaît comme un règlement de comptes vis-à-vis de Lola Keraron, « journaliste » à ses heures à Bastamag et à Reporterre. Dans ses réponses aux commentaires de son article, elle ne supporte ni l’action violente (des Soulèvements de la terre), ni l’écoterrorisme, ni la promotion des pseudo-médecines. On peut la comprendre en partie sur la base d’arguments plus rationnels, mais cela ne justifie pas un article virulent complètement à charge, discréditant au passage cette « jeunesse qui n’a jamais connu la faim et n’a pas d’enfants ». Et les citations ou interview en rajoutent au diagnostic peu glorieux de ces «nouveaux croisés de l’écologie » et « ces huit diplômés d’AgroParisTech, encensés par la presse, mais prêts à jeter aux orties tous les progrès que la technologie rendrait justement possibles ». Le verdict est sans appel : « le monde, pour les jeunes décroissants, s’est réduit comme peau de chagrin, et ils restent indifférents aux famines qui sévissent dans le reste de la planète ». L’article sera repris en boucle, à portée de clic des influenceurs, en mal d’arguments et tentés de discréditer la charge elle-aussi radicale des jeunes agronomes5.

Curieusement, l’association Ingénieurs Sans Frontières, et sa déclinaison agronomique Agrista,  a une vision très différente sur le traitement des médias. Dans un communiqué « Déserter les chemins de l’industrie, pas ceux de l’agronomie », l’association regrette que l’appel des huit Agros ait « donné lieu à des commentaires souvent critiques, parfois violents et dégradants dans une partie des médias. Ces réactions ne sont pas étonnantes, venant d’un monde dépassé qui se débat pour maintenir le statu quo et les privilèges de quelques un·es au détriment du plus grand nombre. Nous adressons notre soutien aux diplomé.es face à cette déferlante de haine et de mépris ». Preuve s’il en était besoin que la réaction n’a pas été unanime, loin s’en faut.

Au même moment, la recherche elle-même, pourtant réputée à l’abri des contingences du moment, se voit interpellée dans ses fondements, à travers une tribune, publiée le 11 mai dans Le Monde, par un collectif d’étudiants et étudiantes des Ecoles Normales Supérieures : Alignons notre pratique scientifique sur les enjeux impérieux de ce siècle. Ils y plaident pour une recherche impliquée plus proche de la société, anticipant l’appel des Agros par la question : « Que restera-t-il du vivant à étudier si nous n’avons rien fait pour l’empêcher de s’effondrer ? »

Les premières réactions au buzz

Face à l’ampleur du buzz, APT rappelle dans un communiqué (12 mai), ses multiples missions, dont celle de former « des ingénieurs du vivant, amenés à évoluer dans la complexité et dont le métier sera d’imaginer, de concevoir et de déployer des solutions. Nous nous inscrivons donc résolument dans une démarche constructive et considérons que les solutions se trouvent dans le progrès de la science et des technologies tout autant que dans les usages qui en sont et seront faits.» Plus loin, le communiqué précise : « Nous ne sommes donc pas surpris par la diversité des points de vue exprimés au cours d’une cérémonie qui a duré 3 heures, car ils traduisent l’ampleur des controverses engendrées par les thématiques qu’enseigne AgroParisTech » En résumé, l’établissement n’a pas failli à sa mission : « l’enseignement d’AgroParisTech s’inscrit au cœur des enjeux et débats qui traversent notre société. C’est aujourd’hui plus vrai que jamais ».

Le nouveau directeur Laurent Buisson sera amené à préciser son analyse dans une interview exclusive aux Echos où il répond aux huit étudiants « déserteurs » : « Ne soyez pas fatalistes ! » Le directeur se défend face à un « discours excessif, radical », « un peu fataliste, qui apparaît vite agressif et qui est également injuste ». Il admet devoir s’adapter aux besoins liés à l’urgence écologique dans les programmes sans exclure le débat et la réflexion prospective. Son dernier message est adressé directement aux étudiants : « Ne soyez pas fatalistes. Ne vous mettez-vous pas en retrait. Oui, c’est compliqué, oui, c’est difficile, oui, on va encore rencontrer des échecs, mais restez positifs, sans tomber bien sûr dans un optimisme béat. Les connaissances, les sciences, l’innovation et les nouveaux usages, on n’a jamais trouvé d’autres solutions pour avancer. »

Dans la foulée du directeur actuel, les dirigeants anciens et actuels d’APT rappellent dans une tribune intitulée Une expertise au service de la société que « la pédagogie de l’institut repose sur le respect des méthodes scientifiques, la recherche d’un impact positif et de long terme sur la société, ainsi que sur l’indépendance vis-à-vis des intérêts économiques et du pouvoir politique ». Une pédagogie « ancrée dans la réalité du terrain », en relation très étroite  « avec des exploitations agricoles et des entreprises de toute taille et de toute nature, avec des ONG, les pouvoirs publics et la société civile » (…)  Une démarche pédagogique adossée à la recherche, qui « permet aux étudiants d’acquérir les principes d’une expertise exigeante, reposant sur des raisonnements étayés, qui ne devraient pas souffrir l’approximation, l’amalgame, les corrélations simplistes, les généralisations hâtives ou les affirmations infondées. Ce n’est pas uniquement une question d’éthique mais bien un enjeu démocratique. Dans une société qui doute, la qualité et l’objectivité de l’expertise sont essentielles ». « La responsabilité de l’ingénieur est alors immense. Nous sommes convaincus que le progrès des connaissances, des sciences, des technologies et de leurs usages constitue la meilleure réponse aux défis lancés à nos sociétés. Nous ne sommes pas habités par un optimisme aveugle mais l’histoire nous apprend que de ce progrès naissent les solutions multiples qui pourront être déployées ».

La prise de position de Pascal Viné, président du conseil d’administration de APT sur le réseau social professionnel Linkedin en soutien au communiqué de l’établissement provoque des commentaires très mitigés, entre d’une part la défense de l’Ecole, le refus de cautionner une quelconque désertion et d’autre la compréhension des critiques des jeunes, hors leur côté « moralisateur ». De fait, les premières réactions individuelles ou organisées sont souvent venues du cercle immédiat des “anciens” de l’école, et en priorité ceux qui ont fait l’Agro de Paris (Grignon). Certains anciens, encore en poste, se sont rappelés les mouvements de mai 68 et des révoltes (et désertions) qui ont suivi dans le mouvement de retour à la terre… D’autres anciens comme Philippe Stoop regrettent sur les réseaux sociaux la position à leurs yeux peu courageuse et surtout ambiguë d’APT « On peut très bien comprendre qu’au nom de la liberté d’expression, APT ne souhaite pas exprimer sa position sur la ligne politique défendue par ces étudiants. Mais la liberté d’expression n’exclut pas la liberté de se défendre quand on est attaqué (…). APT ne juge pas utile de démentir que « ses formations poussent globalement aux ravages sociaux et économiques en cours » ».

Contrairement à certains propos journalistiques, les commentaires fusent par centaines, voire par milliers, selon les supports, et plus encore sur les réseaux sociaux à travers les posts anonymes ou les incontournables influenceurs ! Chaque nouvelle position (pour ou contre) suscite en chaîne de multiples réactions. Mais les réactions les plus notoires et les plus vives viennent de ceux qui pensent avoir œuvré pour le bien commun, l’intérêt général ou le progrès de l’humanité. Autant de notions sérieusement chamboulées par le groupe des bifurqueurs, quand bien même il s’agirait de croissance verte, de transition agroécologique, de développement durable...ou de RSE.

D’aucuns reviennent sur le coût de formation coûteuse, aux frais de l’Etat, en évoquant un éventuel retour sur investissement ? Tout cela peut renforcer l’idée d’un certain gâchisD’autres questions apparaissent ici ou là : les projets professionnels des jeunes mis en avant (notamment la ZAD ou Bure, moins l’installation comme agriculteur en collectif) sont en décalage (temporaire ou permanent) avec la formation mais ils ne sont pas nouveaux. Par ailleurs, les ingénieurs sont en très grande majorité issus de classes sociales favorisées, et d’origine urbaine. D’aucuns reviennent sur le coût de formation coûteuse, aux frais de l’Etat, en évoquant un éventuel retour sur investissement ? Tout cela peut renforcer l’idée d’un certain gâchis…

Dans ce tohu-bohu, dans ses interventions, Paul Vialle, ancien de l’INRAE et de l’AFSSA et ancien directeur de l’INA-PG semble plus modéré et surtout plus compréhensif à travers trois questions : Pourquoi maintenant ? Pourquoi eux ? Pourquoi à cet âge ? « Mais comment ne pas être d’accord, malgré des prises de conscience et avancées ponctuelles, avec ce diagnostic pertinent : il y a un hiatus entre l’urgence à agir et le quasi-statu quo sociétal, politique et industriel à l’échelle mondiale. En recherche, l’important est de se poser la bonne question. Ces agros se sont posé – et nous posent sans ménagement – la question essentielle qui n’a de réponse que personnelle : « Face aux dérèglements du monde, que faire de ma vie ? » Leur réponse est-elle la bonne ? Chacun peut en juger. (…) Dans notre société, chacun reste libre de ses choix, mais la contrepartie est que les autres doivent se sentir libres de ne pas les partager ».

Dans la presse magazine, les commentateurs ne sont pas tous tendres vis-à-vis de ces jeunes. Quelques exemples de titres triés sur le volet du kiosque :
Quand de jeunes ingénieurs rêvent d’affamer le monde.
En dénonçant l’agro-industrie, les diplômés indignés d’AgroParisTech oublient que les progrès contre la famine ne doivent rien au zadisme. Ferzane Azihari. Le Point du18 mai.
“Businessmen contre altermondialistes” : à AgroParisTech, le choc des générations
Un appel à “déserter” de certains étudiants lors de la cérémonie des diplômes d’AgroParisTech révèle les clivages au sein de l’école d’ingénieurs et l’arrivée d’une nouvelle génération, souvent plus radicale que les précédentes.
L’Express du 20 Mai.
Les diplômés d’AgroParisTech bifurquent : « Ce ne sont pas les boomers qui ont tué la planète, c’est le capitalisme ». Barbara Krief. L’Obs du 21 mai.
AgroParisTech : la révolte des ingénieurs zadistes.
Radicalité, quête de sens, angoisse climatique… De quoi le buzz provoqué par la vidéo des “déserteurs” d’AgroParisTech est-il le symptôme ? Jean-Laurent Cassely. L’Express du 25 mai..

Dans sa chronique, J.-L. Cassely élargit la question. Pour le journaliste et essayiste, « cette accumulation d’actions de communication non concertées témoigne qu’une ambiance de fronde monte parmi les jeunes élites culturelles issues des grandes écoles, notamment dans les disciplines scientifiques et de l’ingénierie (…) En pleine transition numérique les cadres supérieurs démissionnaires cherchaient à retrouver la matérialité du monde, d’où le fétichisme des métier manuels», rajoute-t-il. Avant de conclure : « Derrière cette radicalité politique et ce rejet de la société de consommation, qui n’est pas généralisable à l’ensemble de leur génération, on pointera la question du déclassement social qui, elle, touche bien toutes les cohortes de jeunes diplômés ».

Sur son blog, Seppi (alias André Heitz, qui a fait l’Agro) fait lui aussi une lecture très détaillée de cette affaire à travers un très long article, très bien documenté, intitulé « Petite glissade à AgroParisTech… Gros dérapages politiques et médiatiques, paru le 18 mai (une semaine donc après la diffusion de la fameuse cérémonie). Devant l’ampleur et l’impact d’une déclaration « fracassante devenue événement quasi national » l’auteur y trouve de quoi « s’interroger sur l’avenir de notre société ». Et il faut reconnaître qu’il y a là matière, allant des orientations de la recherche… à l’avenir du monde. Pas facile d’échapper à quelques dérapages, amalgames ou raccourcis. C’est la règle du genre et la difficulté de l’exercice dont l’auteur de ces lignes doit se prémunir. A. Heitz affirme qu’« il faut cependant voir ce discours sous un autre angle. Que des jeunes (et des moins jeunes…) s’interrogent sur l’avenir du monde, et le leur, est parfaitement sain et désirable. « Les avis et raisonnements – même ou peut-être surtout foireux – méritent qu’on leur prête attention, qu’on les analyse et qu’on réponde ». « Il y a, à notre sens, une conjonction de trois facteurs », d’abord « un parcours personnel bien documenté – un rapport ambigu avec la science et la rationalité », ensuite « une exposition à des discours délétères, millénaristes et défaitistes », appuyée par la tribune de Philippe Stoop dans Atlantico, et enfin « à quelques années près, la génération « Greta » qui a peut-être bien été instrumentalisée ». « Je comprends pour le premier point, regrette vivement pour le second et dénonce le troisième ». Une analyse parmi d’autres qui témoigne des ruptures pressenties et des questions posées aux responsables d’APT et bien au-delà. L’auteur prédit un sombre avenir : « De quoi les réactions sur les réseaux sociaux sont-elles le témoignage ? D’une absence de réflexion au moment de pondre un commentaire ? D’un acquiescement aux thèses des « agros qui bifurquent » et en fait désertent, certes non suivi d’une « bifurcation » personnelle ? Et donc d’un rejet des fondamentaux de notre société, certes là encore limité et excluant les bienfaits que la société prodigue ? » 

La charge des jeunes est trop violente et souvent injuste vis-à-vis de leurs aînés qui ont vécu avec le système en place. Et pour certains avec l’ambition et la conviction d’avoir travaillé pour le changement du système et l’évolution des pratiques. Ce que rappelle la présidente du conseil d’administration d’APT Alumni, Anne Gouyon, dans une tribune du Monde (1er juin 2022) « “Bifurquer”, les élèves d’AgroParisTech l’ont toujours fait » Beaucoup d’étudiants de l’école parisienne ont été heurtés par l’appel des « déserteurs » lors de leur remise de diplôme. « Des milliers d’Agros œuvrent déjà à « inventer un développement durable digne de ce nom », assure-t-elle. « Ce système est à bout de souffle », clament les Agros « déserteurs ». « Qui oserait nier la multiplication de crises systémiques ? (…) La toute-puissance industrielle vacille face au retour des épidémies, des inondations, des pénuries alimentaires. Un cycle se termine, un autre modèle est à trouver, en réapprenant à travailler avec le vivant. C’est ce que font déjà des milliers d’Agros, œuvrant à régénérer les sols et les forêts, réduire l’usage des pesticides, produire des aliments sains et accessibles, inventer un développement durable digne de ce nom. Beaucoup ont été heurtés par l’appel des « déserteurs », qui ne rend pas justice à leur engagement. Ce buzz est l’occasion idéale pour témoigner de leurs combats, prendre la tête des débats sur l’avenir et le rôle de la connaissance, et susciter plus de vocations pour les sciences de la vie. »

L’affaire ressemble alors a minima, à un conflit de générations, mais plus encore un conflit de valeurs, autour de visions très opposées. La radicalité de certains propos a suscité, au-delà de l’effet de surprise, des réticences ou pire des rejets. Au risque que la forme décrédibilise le fond et occulte la portée du discours. Cela explique nombre de titres de certains organes de presse, tentés de caricaturer non seulement les propos, mais plus largement la démarche, on ne peut plus « disruptive », comme on l’aurait qualifié pour sa dimension sociétale, ou “révolutionnaire” si l’on en regarde la portée politique.

A venir  : 2ème partie Les réactions du monde économique et bilan provisoire

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Journal
Un Nobel de la paix contre Poutine et Loukachenko et pour les droits humains
En pleine guerre en Europe, le prix Nobel de la paix a été décerné vendredi au défenseur des droits humains Ales Bialiatski, du Belarus, à l’organisation russe Memorial et à l’organisme ukrainien Center for Civil Liberties. Une façon de dénoncer les politiques dictatoriales de Vladimir Poutine et de son allié bélarusse Alexandre Loukachenko.
par La rédaction de Mediapart
Journal — Europe
Lev Ponomarev : « La folie de Poutine progresse à mesure qu’il perd, puisqu’il ne sait pas perdre »
Lev Ponomarev, co-fondateur de Memorial, co-lauréat du prix Nobel de la paix 2022, opposant à Vladimir Poutine, est un défenseur des droits, en exil pour avoir protesté contre l’invasion de l’Ukraine. Il dresse le tableau d’une Russie aussi accablée qu’accablante. 
par Antoine Perraud

La sélection du Club

Billet de blog
Leur sobriété et la nôtre
[Rediffusion] Catherine MacGregor, Jean-Bernard Lévy, et Patrick Pouyanné, directrice et directeurs de Engie, EDF et TotalEnergies, ont appelé dans le JDD à la sobriété. En réponse, des professionnel·les et ingénieur·es travaillant dans l'énergie dénoncent l'hypocrisie d'un appel à l'effort par des groupes qui portent une responsabilité historique dans le réchauffement climatique. Un mea culpa eût été bienvenu, mais « difficile de demander pardon pour des erreurs dans lesquelles on continue de foncer tête baissée. »
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Quand les riches se mettent à partager
Quand Christophe Galtier et Kylian Mbappé ont osé faire leur sortie médiatique sur les jets privés et les chars à voile, un torrent de réactions outragées s'est abattu sur eux. Si les deux sportifs clament l'erreur communicationnelle, il se pourrait en fait que cette polémique cache en elle la volonté des dominants de partager des dettes qu'ils ont eux-mêmes contractées.
par massimo del potro
Billet de blog
Doudoune, col roulé et sèche-linge : la sobriété pour les Nuls
Quand les leaders de Macronie expliquent aux Français comment ils s'appliquent à eux-mêmes les injonctions de sobriété énergétique, on se prend à hésiter entre rire et saine colère.
par ugictcgt
Billet de blog
Transition écologique ou rupture sociétale ?
La crise actuelle peut-elle se résoudre avec une transition vers un mode de fonctionnement meilleur ou par une rupture ? La première option tend à parier sur la technologie salvatrice quand la seconde met la politique et ses contraintes au premier plan.
par Gilles Rotillon