L'inachèvement, comble de l'art ?

Les romantiques aimaient les ruines. Les modernes raffolent des œuvres « in progress », celles que l’on n’en finit pas d’écrire, à la façon de Joyce ou de Ponge. Entre les deux modèles, il est une catégorie plus spéciale et singulièrement troublante, celle des créations que, pour diverses raisons, les artistes ont laissées en plan.

Les romantiques aimaient les ruines. Les modernes raffolent des œuvres « in progress », celles que l’on n’en finit pas d’écrire, à la façon de Joyce ou de Ponge. Entre les deux modèles, il est une catégorie plus spéciale et singulièrement troublante, celle des créations que, pour diverses raisons, les artistes ont laissées en plan.

Quelque peu ruinées donc et encore dans le mouvement de la conception. Non pas que ces artistes les aient voulues telles : l’inachèvement est dû bien souvent à un accident de parcours. Et à un accident pas toujours explicable. Comment comprendre, par exemple, que Stendhal ait abandonné la rédaction de Lamiel, son dernier roman ? On a dit que sa santé était chancelante. À mon sens, c’est de bien autre chose qu’il s’agit : l’auteur de La Chartreuse de Parme s’était pourvu d’une héroïne tellement hors norme, tellement intense et violente qu’il n’a pas réussi à en maîtriser la trajectoire de vie jusqu’au bout. On peut raisonner de même avec une œuvre combien différente, la Sagrada Familia, cette cathédrale géniale et difforme que l’on peut voir à Barcelone. Certes, le manque d’argent et de temps est pour beaucoup dans le fait que le grand projet de Gaudi soit resté pour une part à l’état de chantier. Mais il y est allé également d’une entreprise trop puissante et trop insensée pour qu’elle aboutisse selon les règles.

Dans son récent Les Inachevées, Isabelle Miller, qui nous parle entre autres de la Sagrada, a eu la bonne idée de réunir onze cas de créations inaccomplies, appartenant à diverses époques et réunissant l’architecture, la sculpture, la peinture, le cinéma, la littérature, la musique. Toutes sont d’artistes majeurs ; toutes échouent à se terminer mais à chaque fois pour des raisons différentes. Chapitre après chapitre, Miller choisit de faire le récit de leur inachèvement avec un vrai talent de narratrice qui fait de son ouvrage tout à fait sérieux — mais trop discret sur ses sources d’information — un livre que l’on peut hardiment lire à la plage, lieu où les vagues dans leur mouvement ne manqueront pas d’inspirer des rêveries d’inachèvement.

L’inachèvement, nous montre Isabelle Miller, a les causes les plus diverses. Avec ceci de commun toutefois que les œuvres qui en souffrent ont souvent correspondu à une grande passion créatrice. Soit trois exemples. Après le succès de son De sang froid, le romancier Truman Capote s’engage auprès de son éditeur à écrire Prières exaucées avec l’idée obsédante d’égaler Marcel Proust. Il se met donc à un roman où il dénoncera les travers et turpitudes de la société huppée qu’il fréquente. La gestation prend des années. Mais, publiantdes parties de l’œuvre dans des magazines, il s’avise de ce qu’il compromet grandement sa réputation mondaine. Il ne peut en supporter autant et Prières exaucées n’arrive pas à son terme. L’opéra à présent. Puccini arrive à la fin de sa vie ; il a un cancer de la gorge. Il commence Turandot sur un motif oriental. Le premier acte est vite bouclé. Mais l’intrigue joue sur une dialectique amoureuse si subtile que le grand musicien ne se satisfait pas de ce que ses librettistes lui proposent. Quand Puccini meurt, tout n’est pas écrit et Toscanini refuse d’interpréter une version « arrangée » par un continuateur. Un cas enfin à implications politiques. Si le dôme de Sienne ne fut pas vraiment terminé, c’est que la rivalité entre la ville et sa grande rivale, Florence, était implacable et que les architectes furent poussés à aller d’agrandissement en agrandissement sans jamais conclure.

Mais il est de beaux cas d’inachèvement. Ainsi de Partie de campagne de Jean Renoir. Cette adaptation au cinéma d’une nouvelle de Maupassant fut avant la guerre l’affaire d’un groupe d’amis réunis autour du réalisateur et tournant à la campagne. Et puis intempéries et querelles de personnes s’en mêlèrent. Renoir laissa tomber avant que toutes les scènes soient tournées. Après la guerre, le producteur Braunberger se projette les fragments existants et constate : « Comme tel, le film est terminé et l’on ne s’en est pas aperçu » ! Les tenants de la Nouvelle Vague en feront un chef-d’œuvre… Mieux encore : l’Anglais Turner, qui peignait à grande cadence, accumulait des œuvres dont on ne savait trop si elles étaient de simples brouillons ou si elles demandaient encore à connaître une finition.Et Turner en vint ainsi à faire d’une insouciance en matière de fini une véritable esthétique, ce qui fait joliment dire à Miller qu’avec lui l’inachèvement est dans le regard. Et puis, cas limite, il y a le 53 Jours de Georges Perec, chef-d’œuvre provocant de la déconstruction (qu’inspira le nombre de jours qu’a mis Stendhal pour écrire La Chartreuse). Avec son salmigondis de textes, d’esquisses, de brouillons et de notes, ce« dossier » d’une œuvre à faire est à l’image d’un écrivain gérant parfaitement son désir de n’en jamais finir.

« Plus que les œuvres achevées, écrit Isabelle Miller en conclusion de son bel ouvrage, [les œuvres inachevées] révèlent les secrets de la fabrique, ou du moins le laissent croire. Elles contredisent parfois l’idée écrasante mais rassurante de génie, de chef-d’œuvre. » (p.202) Mais elle omet de dire ceci de plus essentiel : l’œuvre inachevée en appelle à la participation du destinataire, — lecteur, auditeur ou spectateur. À ceux-ci non pas de terminer mais tout au moins de poursuivre. Au risque de perturber l’acte consommateur, le non-finito a cela de beau qu’il transcende en liberté les exigences non respectées de la production. Est-ce pourquoi, si l'on s'en tient à la littérature, nous avons aujourd’hui une affection particulière pour Musil, Proust ou Perec, qui jamais n’achèvent vraiment ?

 

Isabelle Miller, Les Inachevées. Le goût de l’imparfait, Paris, Seuil, 2008. 17 €. Isabelle Miller est l’auteur d’un roman, Le Syndrome de Stendhal, Paris, Sabine Wespieser, 2003.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.