Tout un cinéma

Petit livre étonnant et détonant que ce Fantôme de Truffaut de Frédéric Sojcher. Autobiographie si l’on veut mais dont la forme est largement éclatée. C’est ce qui fait tout le charme du bouquin : il progresse par petites vignettes souvent impromptues et comptant entre 5 et 10 lignes. Une photographie par page ajoute à l’heureuse dispersion.

Petit livre étonnant et détonant que ce Fantôme de Truffaut de Frédéric Sojcher. Autobiographie si l’on veut mais dont la forme est largement éclatée. C’est ce qui fait tout le charme du bouquin : il progresse par petites vignettes souvent impromptues et comptant entre 5 et 10 lignes. Une photographie par page ajoute à l’heureuse dispersion.

Deux points de repère pour traverser le volume, ce qui se fait joyeusement. C’est d’abord que l’auteur y rapporte une passion du cinéma, la sienne, qui voulut qu’à 14 ans, depuis son Bruxelles d’origine, il entame une correpondance avec François Truffaut. C’est ensuite qu’il parle de lui et de ses proches avec une franchise qui n’a d’égale que le culot qu’il mettra très tôt à se faire un chemin dans un monde du vedettariat et de la concurrence. Alors qu’il n’est encore qu’un blanc-bec, Frédéric Sojcher n’hésite pas à aborder Catherine Deneuve dans la rue ou à engager Serge Gainsbourg pour un rôle dans un court-métrage consacré aux Fumeurs de charme (1985).

Sojcher parle donc en toute liberté de sa famille, des amours de ses parents (“la maîtresse de mon père”, “l’amant de ma mère”), de ses amours à lui, émaillées de drôles d’aventures et finissant par être heureuses. Très tôt, il navigue dans un milieu intellectuel bruxellois où la composante juive est importante mais où l’on prend volontiers parti pour un État palestinien autonome. Il voit chez ses parents et aux alentours Stéphane Mandelbaum, Marcel Liebman, les Kaliski. A l’Insas, où il a étudié, il se lie avec ses professeurs, l’influente Jacqueline Aubenas ou le magnifique Hadelin Trinon. Il fréquente le cinéma belge à travers Delvaux, Akerman ou Poelvoorde.

Mais sa vie est tout autant parisienne. Jeune, il prend beaucoup un Thalys pratiquant des prix abusifs et qui l’incite à la resquille. Donc destin constamment clivé géographiquement et mentalement. Destin voué également à la fréquentation d’êtres paradoxaux tel Dominique Jamet, homme de droite libre de ses jugements et qui a droit ici à un portrait sympathique.

Mais l’ouvrage se veut initiation au cinéma tel qu’il se fait, et il en est bien une à sa manière. Produire, réaliser, lancer un film est une terrible entreprise dont on ne vient à bout que dans la douleur. En la matière, Sojcher en a parfois bavé. Ainsi d’un tournage en Grèce qui… “tourna mal” littéralement et au cours duquel il fut lâché par tous ou presque. Mais, à cet égard, on tiendra compte de la prédilection de Frédéric Sojcher pour les tentatives biscornues. Ainsi de Cinéastes à tout prix (2004) consacré à trois Belges s’adonnant à un cinéma passablement décalé et, parmi eux, cet improbable mais bien réel Jean-Jacques Rousseau qui montera masqué les escaliers du festival de Cannes.

Aujourd’hui Frédéric Sojcher enseigne le cinéma à Paris. On imagine que, fort d’une expérience longue et virevoltante, il le fait avec compétence et allant. De son Fantôme de Truffaut, on retiendra en premier l’allégresse du style et de la composition.

Frédéric Sojcher, Le Fantôme de Truffaut. Une initiation au cinéma, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2013. € 15.

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