Bourdieu au Collège de France, épisode 4

De 1982 à 2001, Pierre Bourdieu a occupé avec éclat la Chaire de Sociologie au Collège de France. Les éditions du Seuil viennent de terminer l’édition de ses enseignements audit Collège, comprenant un Sur l’État (2011), un Manet. Une révolution symbolique (2013), un Sociologie générale volume 1 (2015) et, venant de paraître, un Sociologie générale volume 2, ces deux derniers reprenant les premières années des leçons.

De 1982 à 2001, Pierre Bourdieu a occupé avec éclat la Chaire de Sociologie au Collège de France. Les éditions du Seuil viennent de terminer l’édition de ses enseignements audit Collège, comprenant un Sur l’État (2011), un Manet. Une révolutionsymbolique (2013), un Sociologie générale volume 1 (2015) et, venant de paraître, un Sociologie générale volume 2, ces deux derniers reprenant les premières années des leçons.

Fallait-il publier ces cours ? Sans nul doute. Réunis, ils représentent un massif extraordinaire où toute une pensée et toute une méthode se donnent à lire en synthèse mémorable mais aussi en aperçus rapides qui tiennent d’une improvisation toute créatrice. Le paradoxe est que Bourdieu, homme de « séminaires », ne pouvait se sentir à sa vraie place dans une institution solennelle et gourmée ; à plusieurs reprises, il revient publiquement au malaise qu’il éprouve à cet égard. En même temps, l’usage qu’il fait de la position rigide dans laquelle il se trouve finit par le servir. C’est d’abord qu’il est contraint de s’ajuster autant qu’il peut à son audience disparate ; c’est ensuite qu’il traite bien souvent ses cours magistraux comme des séminaires en déviant de sa ligne et en multipliant les allusions à l’actualité. Au total, et spécialement avec le nouveau volume, le lecteur s’y perd un peu mais les éditeurs que sont Patrick Champagne, Julien Duval et leur équipe ont veillé à le guider dans son parcours en structurant avec soin la présentation interne et en l’enrichissant de notes explicatives.

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Ajoutons que ceux qui ont eu la chance de suivre les cours ou séminaires de Bourdieu (ce n’est pas notre cas) ou simplement de le rencontrer et de l’entendre de temps à autre (c’est notre cas) retrouveront ici, en brefs affleurements, un Bourdieu typique, fait d’intelligence vive, d’impertinence et de sens du paradoxe.

Impossible de donner une idée du contenu de ce Sociologie générale 2 tant les sujets y sont nombreux et s’y entrecroisent. Là où le Sociologie générale 1 reprenait largement et affinait la théorie de l’habitus autant que celle du champ, le présent volume aurait plutôt pour axe la notion de capital à partir de la distinction entre capital économique et capital culturel, ce dernier conduisant à la notion si féconde de capital symbolique.

L’ouvrage revient utilement par ailleurs à quelques-uns des principes qui fondent une doctrine. C’est parfois tous les linéaments d’une théorie qui se voient ramassés en une seule phrase. Et l’on citera par exemple tel passage dense : « Le champ du pouvoir symbolique se constitue donc avec pour fonction propre d’être le lieu d’une lutte pour le pouvoir d’imposer et, dans une certaine mesure, d’inculquer (par l’éducation, le système scolaire) des principes de classement, des catégories de perception, des catégories d’expression, arbitraires, mais ignorées comme telles, donc reconnues comme légitimes. » (p. 803) Tout s’y trouve et en particulier cette légitimité qui ne peut se fonder dans l’optique bourdieusienne que sur un arbitraire.

Au long du volume, les exposés font retour comme inlassablement à l’idée d’habitus autour de laquelle s’agglomèrent maintes notions annexes : soit l’intérêt comme investissement dans le jeu avec toute sa part d’illusio (voir p. 153-165 et p. 556-557) ; soit l’amor fati comme acceptation non problématique d’un destin (voir pp. 266, 309 et 960) ; soit encore la trajectoire en référence au vieillissement social d’une vie ou d’une carrière (voir pp. 890-895). Pour sa part, la notion de champ à laquelle il est également fait retour requiert moins de prolongements, encore que la distinction entre champ de forces et champ de luttes ait toute son importance et que l’on trouve ici une analyse des champs pictural et littéraire en fin du XIXe siècle avec l’apparition d’une autonomie qui glisse facilement à l’anomie.

Au total, c’est peut-être la notion de capital telle qu’elle se décline de diverses façons qui est ici la moins creusée. Certes, le cours permet de voir qu’il n’est d’accumulation du capital que dans l’ordre du temps et telle qu’elle puisse être réinvestie dans la société  : « l’ordre ordinaire des champs sociaux, estime P. Bourdieu, et du champ social comme champ des champs, c’est la continuité fondée sur l’existence de ce que l’on peut appeler d’un mot qui est galvaudé — mais je n’en vois pas d’autre — le « capital » comme ensemble des énergies accumulées par le travail historique et susceptibles d’être réinvesties à chaque moment dans l’ordre social avec des effets sociaux déterminants. » (p. 201).  Au terme de quoi, on trouve les formes diverses du prestige, qui est pouvoir comme il peut se faire valeur sacrée.

Notons encore que les trois références majeures du théoricien sont celles des pères fondateurs que furent Karl Marx, Émile Durkheim et Max Weber. Marx que l’on ne s’attendrait pas à trouver là si souvent ; Durkheim le plus cité et que Bourdieu nous apprend véritablement à lire ; Weber dont il déplore qu’il soit mal et peu traduit à l’époque. Mais il y a aussi ceux que le professeur tient à distance comme Sartre ou Adorno ou bien encore l’interactionnisme, encore que soit salué, quant à ce dernier, l’apport d’Erving Goffman.

Enfin, au début des années 80 qui sont celles du cours 2, Pierre Bourdieu accorde déjà toute une attention à certains écrivains. L’analyse qu’il donne du Procès de Kafka est en tout point remarquable ; Virginia Woolf et sa Promenade au phare sont largement commentés tout comme le Godot de Samuel Beckett ; Proust est cité maintes fois et comme une référence majeure.  Pour Bourdieu, on le sait, les écrivains sont parfois les sociologues les plus perspicaces.

Avec ses 1200 pages, ce Sociologie générale 2 ne se lit pas en continu mais quel bonheur de s’y promener, d’en détacher tel moment de théorie inspirée, d’y pointer tel commentaire improvisé et amusant. Bref, un ouvrage capital, et c’est bien le cas de le dire.

Pierre Bourdieu, Sociologie générale, volume 2. Cours au Collège de France 1983-1986, édition P. Champagne et J. Duval, avec la collab. de Fr. Poupeau et M.-Chr. Rivière, Paris, Seuil/Raisons d’agir, « Cours et travaux », 2016. € 35. 

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