La romancière et le prisonnier

Les « Lettres de prison » que publie aux Impressions Nouvelles la romancière Caroline Lamarche sont d’Éric Lammers, qui fut une figure du grand banditisme en Belgique dans les années 80, et se retrouva condamné à la prison à perpétuité pour un double meurtre, celui-ci parmi d’autres méfaits.

Les Lettres de prison que publie aux Impressions Nouvelles la romancière Caroline Lamarche sont d’Éric Lammers, qui fut une figure du grand banditisme en Belgique dans les années 80, et se retrouva condamné à la prison à perpétuité pour un double meurtre – celui-ci parmi d’autres méfaits. En 2000, Caroline Lamarche rencontre ce Lammers presque par accident, dans une salle de visite de la prison où il est détenu. Lammers, qu'elle décrit, dans sa remarquable présentation du volume, avant tout comme un homme rapide, fait savoir en cinq secs à la romancière qu’il écrit, qu’il écrit avec passion et sans trêve, mais qu’il n’a personne pour le conseiller dans ses tentatives.

capture-d-e-cran-2016-05-03-a-17-17-14
Un accord est vite passé entre les deux « auteurs » : ils correspondront par voie postale, plus tard par internet, et le reclus soumettra ses textes à Lamarche. Il est convenu qu’il n’y aura rien d’autre entre eux et surtout pas de transfert amoureux. Dès ce moment et pendant deux années, Caroline L. va consacrer trois heures de chacun de ses dimanches à revoir les textes du prisonnier, à conseiller Lammers, à lui faire part aussi de ses propres difficultés d’auteur. Cela va durer de 2001 à 2002. Une sélection de 90 lettres du détenu paraît aujourd’hui, soit avec beaucoup de retard. Le volume ne donne pas les retours de la romancière.

Que nous dit ou nous apprend Lammers dans ses lettres ? Sans conteste, que le fait d’écrire, qui était aussi celui de lire éperdument, fut pour lui un acte de liberté, voire de régénération de soi. Au fil du temps, on peut d’ailleurs constater que l’agressivité du détenu – envers d’autres détenus, envers matons et matonnes – régresse de plus en plus au profit d’une bienveillance à autrui. Dès le moment où il est soutenu du dehors (et même du dedans par certains collègues de prison), l’acte d’écriture se mue en combat avec les conditions de vie. Soit la rage d’écrire comme une rage de vivre. Ce qui inspire à l’accompagnatrice ce beau et troublant commentaire : « Son rythme n’était pas le nôtre. Son corps, sa voix, ses doigts sur les touches de l’ordinateur, vibraient à une cadence infernale. Son temps n’était pas le nôtre. C’étaient des journées de moine. De créateur acharné. Ou de sportif de haut niveau. Pas de repas à préparer […]. Rien à faire. Personne qui dépende de vous. L’inutilité maximale. Le vide maximal de l’inutilité. La souffrance maximale d’être inutile au monde. » (p. 9) Le mal dans le bien, comme on voit.

Pour le reste, Lammers ne parle de ses méfaits que de façon allusive. En revanche, il est facilement prolixe sur son existence carcérale qui durera 17 ans. Il endure grâce à l’écriture mais il aime à dire également que la prison est une fabrique de fauves et par exemple dans le fait que les instances judiciaires ne s’expliquent jamais sur leurs refus (d’un congé, d’une libération partielle…). Pourquoi, à la différence d’autres, n’a-t-il pas sombré dans le désespoir absolu ? Les livres certes. Le shit également et son bon usage. Mais aussi les liens de nature fort variable entretenus avec d’autres détenus. Ainsi de ce Marocain qui envoie au pays et à sa famille misérable ses menus carcéraux quotidiens, leur conseillant de passer de la drogue en venant en Europe : soit ils réussiront et seront bientôt riches, soit ils échoueront et se retrouveront à bien manger… dans une prison belge.

Lammers évoque certes l’ennui interminable du prisonnier. Mais il parle aussi et avec humour de ses journées sur-occupées, où il n’a même pas le temps de suivre à la télé le « Jeu du dictionnaire »… L’absence de femmes, l’absence de douceur amoureuse est aussi un sujet mais plus effleuré qu’autre chose. C’est que Lammers écrit à une femme et a de la tenue et de l’élégance. Et puis il y a les héroïnes de ses romans avec rêves et fantasmes compensatoires.

Reste à dire que Lammers – un Lammers revu et corrigé – écrit bien et que l’on va d’une lettre à l’autre avec intérêt et plaisir. Il y va d’une vivacité toujours sensible mais, mieux encore, d’un art bien à lui d’introduire la touche argotique ou canaille dans un style choisi. Ainsi cet auteur inédit eut bientôt matière à se faire remarquer, en bien cette fois. Et c’est un jeu radiophonique composé en partenariat avec Caroline L. et accepté à France Culture avec l’appui de Bernard Comment qui lui vaudra en 2002 une première libération. Il publiera par la suite des nouvelles mais nous n’en savons guère plus aujourd’hui.

Éric Lammers, Une âme plus si noire. Lettres de prison. Préface de Caroline Lamarche, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2016. € 17.

Lire un extrait en cliquant ici.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.