Castoriadis, socialiste et barbare

Exilé grec à Paris en 1945, militant d’un trotskisme très personnel, tenu par les meilleurs pour un génie ou un titan de la pensée, Cornélius Castoriadis (1922-1997) fut un être effervescent, qui n’a pas cessé de lancer actions et idées mais qui est resté en même temps un marginal de le vie intellectuelle et des luttes politiques.

Exilé grec à Paris en 1945, militant d’un trotskisme très personnel, tenu par les meilleurs pour un génie ou un titan de la pensée, Cornélius Castoriadis (1922-1997) fut un être effervescent, qui n’a pas cessé de lancer actions et idées mais qui est resté en même temps un marginal de le vie intellectuelle et des luttes politiques. Il est bien que François Dosse lui consacre aujourd’hui une biographie intelligente, richement documentée et passionnante à lire.

Selon tous les témoignages, « Casto » était une force de la nature, un être bouillonnant, un individu solaire. Un barbare dans un sens. Car ce penseur et théoricien aimait à danser, jouer du piano, s’adonner au jeu, animer de joyeux repas. Il passa durant sa vie de femme en femme avec une sorte d’intrépidité étonnante. Et c’est ce même « Casto » qui s’enfermait avec ses camarades pour de longues séances dans des bistrots parisiens à discuter du marxisme, à envisager l’avenir de la Révolution et à faire le procès du stalinisme dès le milieu du siècle Mais, sur ce terrain encore, Castoridadis donnait dans l’excès, se payant de longues interventions écrites ou orales, piquant des colères, rejetant tel ou tel.  

La grande affaire de la vie politique de Castoriadis fut sans conteste l’animation avec Claude Lefort du groupe et de la revue – l’un et l’autre étroitement confondus – Socialisme ou Barbarie (en abréviation S ou B ou Soub) qu’il dirigea de 1949 à 1967 et non sans que les deux leaders se querellent ou se séparent. Maintes tendances et positions se croisèrent dans Socialisme ou Barbarie et ce autour de deux grandes thématiques, la critique de l’URSS comme société de domination dirigée par une classe totalement bureaucratique et la défense de l’autogestion ouvrière qui généra une adhésion à distance à différents mouvements de révolte. Au sein du groupe, la ligne de partage concernait non seulement les positions adoptées mais tout autant les formes d’action à mettre en œuvre. Fallait-il créer une structure révolutionnaire ou s’en tenir à un groupe radical de réflexion ?

Il faut dire que le groupe en question ne réunissait le plus souvent que quelques dizaines de militants. Et, en même temps, cette « cellule » bouillonnante d’idées et de controverses vit passer en ses rangs nombre de gens qui allaient devenir des intellectuels de haut vol. Ainsi d’Edgar Morin, de Jean-François Lyotard, de Gérard Genette, de Guy Debord, de Vincent Descombes ou encore de ce Daniel Mothé, militant ouvrier chez Renault et très en vue sur le front des luttes. Compagnon de route de « Casto », Edgar Morin fonda en 1956 la revue concurrente Arguments, qui se voulait plus purement réflexive et plus soucieuse d’un post-marxisme branché sur la société française ; un autre exilé grec, Kostas Axelos, devait en prendre la direction.

C’est dans son ouvrage L’Institution imaginaire de la société (1975) que Castoriadis donna le meilleur de sa pensée. Il y postule que, loin de tous les déterminismes (marxiste ou autre), la société produit ses valeurs et ses institutions à travers tout un travail de caractère imaginaire, risquant de verser dans l’aliénation si elle n’assume pas ce travail. Si, au contraire, cette reconnaissance a lieu, elle garantit à l’individu social une autonomie libératrice de toute forme d’hétéronomie. Politiquement, cela signifiera par exemple que Castoriadis et ses amis seront constamment attentifs à toute forme d’autogestion démocratique, depuis l’expérience titiste jusqu’à mai 68 en France et ailleurs. Ainsi les frères Cohn-Bendit furent dans leurs jeunes années des lecteurs de Socialisme ou Barbarie.

Dans cette ligne « imaginative », le bouillant Cornelius  se détacha progressivement de Marx pour aller vers Freud et jusqu’à marquer ses sympathies pendant un temps pour Lacan et le lacanisme. Mieux, il se lia si bien avec l’analyste Piera Aulagnier qu’il l’épousa et partagea pendant un temps sa vie et son appartement luxueux. Lui-même prit en charge des patients. Mais, dans ce domaine encore, le philosophe qu’était essentiellement Cornélius s’aligna peu sur la doxa.

On allait par après retrouver celui qui fut dès ses débuts un fonctionnaire de l’OCDE en directeur d’un séminaire très suivi à l’EHESS prenant en charge des thèses. Enfin, dans les derniers temps, on le vit se rapprocher d’autres cercles, à travers le jeune Marcel Gauchet et la revue Esprit. Osons dire que la rigueur d’antan du théoricien ne se retrouva pas dans cette fin de vie.

Saluons en terminant le beau travail accompli par François Dosse autour d’une personnalité hors du commun et dont la mémoire méritait de passer sous cette forme à la postérité. Biographe déjà de de Certeau ou de Ricœur, Dosse a notamment accompli une riche moisson d’informations auprès de ceux qui ont connu Castoriadis. Mais il a su également donner une ligne superbement dessinée à une carrière qui, allant dans bien des directions, n’a pas cessé de témoigner d’une passion de la vie comme il en est peu.

François Dosse, Castoriadis. Une vie, Paris, La Découverte, 2014. € 25.

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