Jacques Dubois
Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

Bookclub

Suivi par 620 abonnés

Billet de blog 3 oct. 2014

Jacques Dubois
Abonné·e de Mediapart

Castoriadis, socialiste et barbare

Exilé grec à Paris en 1945, militant d’un trotskisme très personnel, tenu par les meilleurs pour un génie ou un titan de la pensée, Cornélius Castoriadis (1922-1997) fut un être effervescent, qui n’a pas cessé de lancer actions et idées mais qui est resté en même temps un marginal de le vie intellectuelle et des luttes politiques.

Jacques Dubois
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© 

Exilé grec à Paris en 1945, militant d’un trotskisme très personnel, tenu par les meilleurs pour un génie ou un titan de la pensée, Cornélius Castoriadis (1922-1997) fut un être effervescent, qui n’a pas cessé de lancer actions et idées mais qui est resté en même temps un marginal de le vie intellectuelle et des luttes politiques. Il est bien que François Dosse lui consacre aujourd’hui une biographie intelligente, richement documentée et passionnante à lire.

Selon tous les témoignages, « Casto » était une force de la nature, un être bouillonnant, un individu solaire. Un barbare dans un sens. Car ce penseur et théoricien aimait à danser, jouer du piano, s’adonner au jeu, animer de joyeux repas. Il passa durant sa vie de femme en femme avec une sorte d’intrépidité étonnante. Et c’est ce même « Casto » qui s’enfermait avec ses camarades pour de longues séances dans des bistrots parisiens à discuter du marxisme, à envisager l’avenir de la Révolution et à faire le procès du stalinisme dès le milieu du siècle Mais, sur ce terrain encore, Castoridadis donnait dans l’excès, se payant de longues interventions écrites ou orales, piquant des colères, rejetant tel ou tel.  

La grande affaire de la vie politique de Castoriadis fut sans conteste l’animation avec Claude Lefort du groupe et de la revue – l’un et l’autre étroitement confondus – Socialisme ou Barbarie (en abréviation S ou B ou Soub) qu’il dirigea de 1949 à 1967 et non sans que les deux leaders se querellent ou se séparent. Maintes tendances et positions se croisèrent dans Socialisme ou Barbarie et ce autour de deux grandes thématiques, la critique de l’URSS comme société de domination dirigée par une classe totalement bureaucratique et la défense de l’autogestion ouvrière qui généra une adhésion à distance à différents mouvements de révolte. Au sein du groupe, la ligne de partage concernait non seulement les positions adoptées mais tout autant les formes d’action à mettre en œuvre. Fallait-il créer une structure révolutionnaire ou s’en tenir à un groupe radical de réflexion ?

Il faut dire que le groupe en question ne réunissait le plus souvent que quelques dizaines de militants. Et, en même temps, cette « cellule » bouillonnante d’idées et de controverses vit passer en ses rangs nombre de gens qui allaient devenir des intellectuels de haut vol. Ainsi d’Edgar Morin, de Jean-François Lyotard, de Gérard Genette, de Guy Debord, de Vincent Descombes ou encore de ce Daniel Mothé, militant ouvrier chez Renault et très en vue sur le front des luttes. Compagnon de route de « Casto », Edgar Morin fonda en 1956 la revue concurrente Arguments, qui se voulait plus purement réflexive et plus soucieuse d’un post-marxisme branché sur la société française ; un autre exilé grec, Kostas Axelos, devait en prendre la direction.

C’est dans son ouvrage L’Institution imaginaire de la société (1975) que Castoriadis donna le meilleur de sa pensée. Il y postule que, loin de tous les déterminismes (marxiste ou autre), la société produit ses valeurs et ses institutions à travers tout un travail de caractère imaginaire, risquant de verser dans l’aliénation si elle n’assume pas ce travail. Si, au contraire, cette reconnaissance a lieu, elle garantit à l’individu social une autonomie libératrice de toute forme d’hétéronomie. Politiquement, cela signifiera par exemple que Castoriadis et ses amis seront constamment attentifs à toute forme d’autogestion démocratique, depuis l’expérience titiste jusqu’à mai 68 en France et ailleurs. Ainsi les frères Cohn-Bendit furent dans leurs jeunes années des lecteurs de Socialisme ou Barbarie.

Dans cette ligne « imaginative », le bouillant Cornelius  se détacha progressivement de Marx pour aller vers Freud et jusqu’à marquer ses sympathies pendant un temps pour Lacan et le lacanisme. Mieux, il se lia si bien avec l’analyste Piera Aulagnier qu’il l’épousa et partagea pendant un temps sa vie et son appartement luxueux. Lui-même prit en charge des patients. Mais, dans ce domaine encore, le philosophe qu’était essentiellement Cornélius s’aligna peu sur la doxa.

On allait par après retrouver celui qui fut dès ses débuts un fonctionnaire de l’OCDE en directeur d’un séminaire très suivi à l’EHESS prenant en charge des thèses. Enfin, dans les derniers temps, on le vit se rapprocher d’autres cercles, à travers le jeune Marcel Gauchet et la revue Esprit. Osons dire que la rigueur d’antan du théoricien ne se retrouva pas dans cette fin de vie.

Saluons en terminant le beau travail accompli par François Dosse autour d’une personnalité hors du commun et dont la mémoire méritait de passer sous cette forme à la postérité. Biographe déjà de de Certeau ou de Ricœur, Dosse a notamment accompli une riche moisson d’informations auprès de ceux qui ont connu Castoriadis. Mais il a su également donner une ligne superbement dessinée à une carrière qui, allant dans bien des directions, n’a pas cessé de témoigner d’une passion de la vie comme il en est peu.

François Dosse, Castoriadis. Une vie, Paris, La Découverte, 2014. € 25.

Feuilleter les deux premiers chapitres

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Squats, impayés de loyer : l’exécutif lance la chasse aux pauvres
Une proposition de loi émanant de la majorité propose d’alourdir les peines en cas d’occupation illicite de logement. Examinée à l’Assemblée nationale ce lundi, elle conduirait à multiplier aussi les expulsions pour loyers impayés. Une bombe sociale qui gêne jusqu’au ministre du logement lui-même. 
par Lucie Delaporte
Journal
Dans le viseur de la HATVP, Caroline Cayeux quitte le gouvernement
Caroline Cayeux a démissionné de son poste de ministre déléguée aux collectivités territoriales. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique s’apprêtait à statuer sur son cas, lui reprochant des irrégularités dans sa déclaration de patrimoine.
par Ilyes Ramdani
Journal
La Fnac cède à l’extrême droite et retire un jeu de société « Antifa »
Des tweets énervés et mensongers émanant de l’extrême droite et d’un syndicat de commissaires de police ont convaincu l’enseigne de retirer un jeu de société édité par Libertalia. L’éditeur-libraire croule depuis sous les commandes.
par Christophe Gueugneau
Journal
Conditions de détention à Nanterre : l’État de nouveau attaqué en justice 
Le tribunal administratif de Cergy-Pontoise doit examiner ce lundi un référé-liberté visant à remédier d’urgence à « l’état d’indignité permanent et endémique au centre pénitentiaire des Hauts-de-Seine ». Les requérants dénoncent « l’inertie manifeste des autorités ». 
par Camille Polloni

La sélection du Club

Billet de blog
Révolution kurde en Iran ? Genèse d’un mouvement révolutionnaire
Retour sur la révolte en Iran et surtout au Rojhelat (Kurdistan de l’Est, Ouest de l’Iran) qui a initié le mouvement et qui est réprimé violemment par le régime iranien dernièrement (plus de 40 morts en quelques jours). Pourquoi ? Voici les faits.
par Front de Libération Décolonial
Billet de blog
Voix d'Iran : la question du mariage forcé (et du viol) en prison
Ce texte est une réponse à la question que j'ai relayée à plusieurs de mes proches, concernant les rumeurs de mariages forcés (suivis de viols) des jeunes filles condamnées à mort.
par sirine.alkonost
Billet de blog
Lettre d'Iraniens aux Européens : « la solidarité doit s'accompagner de gestes concrets »
« Mesdames et messieurs, ne laissez pas échouer un soulèvement d’une telle hardiesse, légitimité et ampleur. Nous vous demandons de ne pas laisser seul, en ces temps difficiles, un peuple cultivé et épris de paix. » Dans une lettre aux dirigeants européens, un collectif d'universitaires, artistes et journalistes iraniens demandent que la solidarité de l'Europe « s'accompagne de gestes concrets, faute de quoi la République islamique risque de durcir encore plus la répression ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Dieu Arc-en-Ciel
« Au nom du Dieu Arc-en-ciel ». C'est ainsi que Kian Pirfalak (10 ans) commençait sa vidéo devenue virale depuis sa mort, où il montrait son invention. Tué à Izeh par les forces du régime le 16 Novembre. Sa mère a dû faire du porte-à-porte pour rassembler assez de glaçons et conserver ainsi la dépouille de son fils à la maison pour ne pas que son corps soit volé par les forces de l’ordre à la morgue.
par moineau persan