Droit à la fiction

Je fais l'objet d'une assignation de la famille d'Edouard Stern tombé sous les balles de Cécile Brossard le 28 février 2005 qui a été définitivement libérée le 10 novembre 2010. Il est demandé l'interdiction pure et simple de mon roman Sévère paru au Seuil le 4 mars.

Je fais l'objet d'une assignation de la famille d'Edouard Stern tombé sous les balles de Cécile Brossard le 28 février 2005 qui a été définitivement libérée le 10 novembre 2010. Il est demandé l'interdiction pure et simple de mon roman Sévère paru au Seuil le 4 mars. Il m'est demandé également conjointement, tant à moi-même, qu'aux Editions du Seuil, paiement d'un euro symbolique versé à chacun des plaignants et 15 000 euros pour leurs frais d'avocats. L'assignation m'a été signifiée à mon domicile le huit octobre, soit sept mois et quatre jours après la parution de mon livre. Le procès se déroulera au Tribunal de Grande Instance de Paris.

Mon roman est précédé d'un préambule dans lequel je revendique le droit à la fiction. Je m'accorde la possibilité d'introduire l'imaginaire dans le réel, tout autant que le réel dans l'imaginaire. Par ailleurs, sur la couverture du livre figure la mention roman, c'est à dire fiction, c'est à dire une œuvre qui n'entend pas rendre compte de manière factuelle de la réalité, même si l'imaginaire ne peut se nourrir que du réel. Aucun des personnages de mon livre ne porte le nom de la victime, de la meurtrière, ou de quiconque des plaignants. Du reste, les personnages de ce livre ne portent pas de noms.

Demander l'interdiction d'un roman n'est pas anodin. Dans les temps qui viennent, nombre d'éditeurs seront tentés de soumettre les manuscrits à leur service juridique avant même de communiquer à l'auteur le verdict du comité de lecture. Quand le risque d'être attaqué sera jugé trop grand, ils pourront être tentés de refuser le manuscrit. L'autocensure coupera alors l'herbe sous le pied aux éventuels plaignants, dans le silence, l'obscurité, entre les murs d'entreprises privées qui sans procès condamneront une œuvre à n'être jamais mise sous les yeux du public. Les services juridiques des maisons d'éditions auront alors de fait remplacé les comités de lecture.

La loi française permet d'interdire une œuvre d'imagination, et notamment un roman. En tant qu'artiste, je m'accorde la liberté sans laquelle il n'y a plus d'art. En tant que citoyen, je m'en remets aux institutions républicaines qui seules sont aptes à juger dans une démocratie. Je n'ai pas l'intention de passer les années qui viennent à écrire des livres pour me permettre d'avoir les moyens de pouvoir me défendre pour le seul fait d'avoir écrit un livre.

Dans le cas où mon roman serait interdit, le monde artistique, intellectuel, médiatique, ainsi que l'ensemble des citoyens pourra, s'il le désire, lire les attendus du jugement rendu. Chacun sera libre selon sa sensibilité, la conception qu'il se fait de la liberté d'expression, et en l'occurrence de la liberté de création, de se forger une opinion. Quant à moi, je poursuivrai mon petit bonhomme de chemin, j'écrirai des romans.

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