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Billet de blog 4 avr. 2008

Littérature: le désengagement absolu

  Le vieux thème romantique du poète maudit ou de l’écrivain exilé parmi les siens fait retour. Il prend même une forme beaucoup plus déterminée que jadis dans la mesure où il se conjoint avec l’idée de la perversion du littéraire à l’intérieur du grand système médiatique qui met en spectacle l’écrivain et fait du livre une pure marchandise.

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Le vieux thème romantique du poète maudit ou de l’écrivain exilé parmi les siens fait retour. Il prend même une forme beaucoup plus déterminée que jadis dans la mesure où il se conjoint avec l’idée de la perversion du littéraire à l’intérieur du grand système médiatique qui met en spectacle l’écrivain et fait du livre une pure marchandise.

Ce qui renvoie à l’inflation exponentielle que connaît la « production » littéraire, voulant que paraisse « n’importe quoi écrit par n’importe qui » au sein d’un fatras éditorial d’où n’émergent que ceux qui, en connivence étroite avec le Système, bénéficient du statut de « vedettes ». Ce qui renvoie de même au fait que les critères classiques d’évaluation du style et de la pensée n’aient plus cours. Je parlerai ici de deux ouvrages récents et bien écrits qui mettent en évidence ce thème selon deux modes de traitement fortement contrastés. Il s’agit du roman d’Éric Faye, L’Homme sans empreintes, et de l’essai de Richard Millet, L’Opprobre.

Il n’est pas sûr que l’histoire singulière que nous raconte Faye ait une portée générale. Mais il est difficile de ne pas l’entendre comme une allégorie. La fable en peu de mots : l’opinion internationale s’interroge sur l’identité et le lieu de résidence de B. Osborn, romancier de réputation mondiale, dont on sait que le trajet, politique notamment, fut mouvementé mais qui pourrait aussi bien n’avoir pas existé. Ceux qui le recherchent ont à faire à un certain Stig Warren, qui se prétend son agent littéraire et réside dans l’état latino-américain du Costaguana. Les enquêteurs en question sont un journaliste, une ancienne maîtresse, un professeur allemand et… Alfred Hitchcock, qui tente de tourner un film inspiré d’un roman d’Osborn mais échoue parce que Kim Novak ne se présente pas au tournage ! Ne dévoilons pas plus avant l’intrigue ; insistons plutôt sur la beauté de ses derniers épisodes, avec la rencontre du vieil écrivain dans une clairière au sein de la jungle, avec la correspondance qu’Osborn adressa à la femme aimée, avec l’enquête menée par le professeur en RDA sur la famille d’origine et avec l’échec final.

S’il en est une, la leçon du roman est claire. Osborn s’est acharné à effacer ses traces et à fuir les autres parce qu’il voulait exister seulement par son œuvre et non par une biographie érigée en destin non plus que par une image livrée en pâture aux foules. Or, échapper aux autres, signifie également pour lui se préserver des exigences destructrices de l’ego. « La fuite hors de lui-même n’était pas une posture littéraire mais une manière d’être, antérieure à l’acte d’écrire. Une manière de rejeter l’ostentatoire. » (p . 251) Au terme de quoi, réussite ou échec ? Certes, l’auteur finit par être démasqué. Mais, d’un autre point de vue, on peut voir qu’ironiquement il a le dernier mot.

Peu d’ironie, en revanche, dans l’essai de Richard Millet, qui est fait de réflexions fragmentaires, en reprise virulente d’un antérieur Désenchantement de la littérature. Où situer cet écrivain abondant et qui maîtrise une prose forte et incisive ? Par beaucoup de côtés son discours risque fort de combler des lecteurs d’extrême-droite. Mais Miller se défend d’être de ce côté-là et préfère laisser entendre que le persécuté qu’il est souffre d’un autre « mal » : « Veille à ce que ton attitude, écrit-il, ne devienne pas une sorte de dandysme, d’élégance désespérée - ce qui serait une ruse du Système. Pour cela, méfie-toi de tes amis. Sois l’alchimiste de ta paranoïa : mue-la en juste orgueil. » (p. 138). Plus simplement, il est permis de lire Richard Millet comme le représentant actuel d’une lignée dans laquelle il y aurait Céline sans nul doute mais, plus encore, au gré d’un certain ton, un Joris-Karl Huysmans, ce décadent ennemi de la décadence. Soit ce passage : « Dans le métro, il ne reste plus qu’un siège dans le carré de quatre places : je m’assois près d’un Pakistanais qui pue les épices, d’un vigile caucasien dont le chien empeste le mouillé, d’une fillasse en chaussure de sport qui sent des pieds et d’un type, debout près de moi, qui exhale une haleine chargée de tabac froid. » (p. 132). Ou encore cet autre : « Le football, la sécurité sociale, la terreur islamique, la haine de la littérature : le nouvel univers mental des Français » (p. 133). Quand tout va mal et que le monde court à sa ruine…

Mais l’essentiel est ceci : dans le naufrage d’une culture (la France, la langue, l’école) dont l’essayiste prend acte obsessionnellement, ce qui l’affecte au plus vif est à coup sûr la décadence littéraire que figure la prolifération du roman. On assiste ainsi à une décomposition de ce qui fut glorieusement l’institution littéraire à la française et qui n’est plus aujourd’hui que bouillie médiatique et exhibitionniste : « Le romancier contemporain : un commissionnaire de la bienveillance, un fourrier de l’insignifiance, un “french doctor“ des blessures narcissiques“ (p. 128). Dès lors, quel choix reste-t-il à l’écrivain véritable ? Tout juste un repli généralisé, qui ressemble étrangement à celui d’Osborn : se mettre en congé de la société, rompre avec le champ de la littérature, se détacher du moi avide de gloriole et de représentation. « Dès lors que la littérature, écrit encore Millet en un raccourci impressionnant, a perdu toute efficacité historique, elle relève de la sphère privée ; c’est dire si la conjonction du Spectacle et de l’intime est mortifère. » (p. 153).

Des deux côtés, comme on voit, même diagnostic. Face à une production littérature dans un tel état de dégradation qu’elle ne fait plus de place aux écrivains vrais, il ne reste plus à ceux-ci qu’à se retirer du jeu, physiquement, mentalement. Redoutable ascèse supposant que l’écrivain sacrifie les succès immédiats et la gloire facile avec la complicité d’éditeurs bienveillants et patients. Mais, dira-t-on, Flaubert et Mallarmé déjà… La différence est que ceux-là s’accommodaient encore d’un système littéraire bien orchestré et que n’avait pas déserté l’Histoire.

Références:

- Éric Faye, L’Homme sans empreintes, Stock, 2008, 19 €.

- Richard Millet, L’Opprobre. Essai de démonologie, Gallimard, 2008, 11,50 €.

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