Du social plié en chacun de nous

On a parfois dit ou laissé entendre que Bernard Lahire, un des sociologues qui comptent d’aujourd’hui, affaiblissait la théorie bourdieusienne de l’habitus en mettant l’accent sur « la culture des individus » et en pratiquant une sociologie des singularités (voir son Kafka) presque contradictoire dans les termes. Dans l’ouvrage qu’il vient de publier, Lahire met fort à propos les choses au point et définit avec netteté sa position et sa démarche, montrant en quoi celles-ci s’inscrivent dans la ligne de Bourdieu mais sans allégeance rigide.

On a parfois dit ou laissé entendre que Bernard Lahire, un des sociologues qui comptent d’aujourd’hui, affaiblissait la théorie bourdieusienne de l’habitus en mettant l’accent sur « la culture des individus » et en pratiquant une sociologie des singularités (voir son Kafka) presque contradictoire dans les termes. Dans l’ouvrage qu’il vient de publier, Lahire met fort à propos les choses au point et définit avec netteté sa position et sa démarche, montrant en quoi celles-ci s’inscrivent dans la ligne de Bourdieu mais sans allégeance rigide. Et son Dans les plis singuliers du social démarre en force à travers cette déclaration polémique qui cible toute une idéologie ambiante : « Au moment où l’Homme a tendance à être de plus en plus présenté ou rêvé comme un être isolé, autonome, responsable, guidé par sa raison, opposé à “ la société ” contre laquelle il défendrait son “ authenticité ” ou sa “ singularité ”, les sciences sociales ont plus que jamais le devoir de mettre au jour la fabrication sociale des individus. » (p. 11)

Voulant donc se distinguer radicalement d’un individualisme proliférant et soigneusement entretenu par les intellectuels de service, Lahire pose avec force qu’aujourd’hui comme hier l’individu est socialement déterminé jusque dans ses caractéristiques les plus intimes. À cet égard, il utilisera l’image d’un social qui, déplié dans le vaste espace commun, existe à l’état plié en chacun. Ce qui est la résultante de tout un processus de socialisation qui a façonné ce « chacun » à différents moments de son parcours, en commençant par l’enfance en milieu familial. Mais avec ceci que deux ou trois produits d’une même famille et en conséquence d’une même classe n’héritent pas des mêmes dispositions comportementales, ayant des patrimoines diversement composés. Ainsi deux êtres à habitus semblable connaîtront des orientations différentes ; mieux encore, un même être verra son habitus se réorienter diversement en cours de « carrière ». Autant dire que, si la sociologie, dans sa vocation comparative, se doit de tenir compte de la variation à l’intérieur d’un même complexe individuel, elle doit, plus encore, expliquer cette variation à l’aide d’arguments sociaux. 

En somme, Bernard Lahire demande à la science sociale de rompre avec certains postulats durkheimiens, ce qu’il fait lui-même en s’appuyant sur les positions théoriques d’un Norbert Elias. C’est que, pour Durkheim, ici discuté avec sérieux, la sociologie n’avait à s’occuper que de ce qui était manifestement collectif, laissant l’individu à la psychologie. Et cela l’entraînait à attribuer aux collectivités des personnalités psychiques de caractère métaphysique. « Tout se passe, écrit Bernard Lahire à propos de la pensée durkheimienne, comme si le social s’exprimait à travers les individus, mais qu’il n’était pas dépendant d’eux, comme s’il utilisait les individus comme simples supports, à la manière d’un organisme complexe composé de cellules. » (p. 81-82)

Mais Durkheim procédait avec les outils de pensée dont il disposait en son temps. Bien différent est ce courant individualiste bien plus nocif qui parcourt notre époque. Ainsi de la frénésie de classement qui travaille notre société (il faut être le premier, l’unique, le meilleur) ; ainsi surtout de ces « penseurs » de l’individu autonome (Gauchet, Lipovetzki, Renaut, etc.) qui fleurissent parmi nous. Tous pratiquent une philosophie sociale vague, insoucieuse des enquêtes sérieuses et des données statistiques, seules à même de dégager des tendances collectives et leurs variations. De là, un continu masquage de ce qui détermine l’être humain, et ce au profit d’une société néolibérale dont l’intérêt est de faire croire à un individu « libre », trouvant à s’accomplir comme tel alors que ses conduites – consommatrices en particulier – lui sont dictées par tout un appareil médiatique.

Pour fonder sa méthode, Lahire s’interroge encore sur ce que signifie vraiment la « socialisation » d’un être donné. Et d’insister sur la diversité des formes que cette dernière prend au long d’une trajectoire. Ou encore de prôner une confrontation étroite entre des dispositions acquises dans le milieu initial (familial, scolaire, etc.) et des contextes (de travail, de loisir, etc.). Ainsi le travail de socialisation est un processus continu au long d’une vie, voulant qu’un même individu soit amené à ajuster son parcours d’étape en étape.

Au total, note l’auteur en conclusion, rien n’échappe aux logiques sociales. Qu’il s’agisse de profils dissonants ou d’émancipations radicales, la clé est toujours à chercher dans une complexité dispositionnelle renvoyant à un habitus de classe. C’est ainsi que Dans les plis singuliers du social propose une belle leçon de sociologie, de celles dont nous avons tant besoin aujourd’hui. Exigeante, elle s’adresse certes aux spécialistes mais concerne tout autant ceux qui veulent comprendre le sens de leur action et de leur place dans le monde.

Bernard Lahire, Dans les plis singuliers du social. Individus, institutions, socialisations. Paris, La Découverte, 2013. € 16,50.

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