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Billet de blog 4 juin 2012

Jean-Philippe Toussaint, de toute urgence

Écrivain en vue, écrivain que nous aimons, Jean-Philippe Toussaint raconte dans L’Urgence et la Patience, son plus récent livre, comment il en est venu à la littérature, quels furent ses débuts, et cela se lit comme un roman. C’est que l’auteur de La Vérité sur Marie place tout au long son itinéraire sous le signe de quelques beaux hasards et de ce que l’on peut appeler un destin.

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Écrivain en vue, écrivain que nous aimons, Jean-Philippe Toussaint raconte dans L’Urgence et la Patience, son plus récent livre, comment il en est venu à la littérature, quels furent ses débuts, et cela se lit comme un roman. C’est que l’auteur de La Vérité sur Marie place tout au long son itinéraire sous le signe de quelques beaux hasards et de ce que l’on peut appeler un destin.

Un exemple d’emblée. Un jour, ayant écrit un premier texte, il l’envoie à Samuel Beckett avec un culot de jeune blanc-bec, lui proposant de jouer sa pièce aux échecs : s’il gagne, Beckett lira et jugera son œuvre ; s’il perd, Toussaint retournera à ses chers travaux. Réponse du grand Sam : « Les noirs abandonnent. Envoyez la pièce ». Ce Beckett tant admiré, le jeune romancier devait le rencontrer plus tard chez leur commun éditeur, Jérôme Lindon, « toujours au même endroit, dans l’embrasure de la porte du premier étage de la rue Bernard-Palissy » (p. 90). Et c’est bien en figure de la destinée qu’intervient ici le célèbre Irlandais, figure qui foudroie le jeune homme lisant Malone meurt dans le bus 83 à Paris ou qui le voit dévorant Molloy dans un mémorable fauteuil grand-paternel. « Les meilleurs livres, écrit notre auteur, sont ceux dont on se souvient du fauteuil dans lequel on les a lus. » (p. 68)

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Car ce qui scande le parcours de Toussaint, ce sont certes des écrivains vénérés (il faudrait parler ici de Dostoïevski, de Proust et de Kafka, si déterminants pour lui), mais aussi bien des lieux et des choses. Un chapitre s’intitule « Mes bureaux », un autre a pour thème les hôtels fréquentés puis introduits dans la fiction. Par ailleurs, on ne peut qu’aimer la ferveur avec laquelle Toussaint parle des objets qui ont meublé sa vie et tout spécialement ceux qui ont à faire avec son métier et avec le soin qu’il en prend, depuis les petits carnets noirs qu’il se procure chez Muji (Toussaint est très lu au Japon !) jusqu’à la belle Olivetti ET121 sur laquelle il écrivit longtemps. 

Mais l’écrivain ne vit pas son art sous le seul angle de ses conditions pratiques d’éclosion. Il réfléchit également avec une rare exigence à tout le travail mental et comportemental qui l’accompagne. Ainsi tout roman répond pour lui à une ligne proprement musicale, dont il contrôle jalousement le mouvement. Mais lui importe plus encore ce qui précède l’exécution et qui conjugue étroitement les deux attitudes nommées en titre : l’urgence et la patience. Tout se résume ainsi pour Toussaint en cette formule magnifique qu’il est permis de transposer à bien d’autres activités que la littérature : « L’urgence est un état d’écriture qui ne s’obtient qu’au terme d’une infinie patience » (p. 45). Si cette urgence n’est donc pas première, c’est qu’elle ne se confond pas avec un don ou une inspiration : non, l’urgence « s’obtient par l’effort, elle se construit par le travail, il faut aller à sa rencontre. » (p. 41) Bref, elle surgit au terme d’une longue descente et, tout à coup, ça y est, elle est là, entraînante et ravageuse.

À l’origine donc la patience et tout un effort ardu portant sur les mots, la langue. Voir le passage où l’écrivain s’explique sur l’usage qu’il fait des adverbes de temps, usage inspiré de Dostoïevski. Mais, quand vient le temps de l’urgence, toute une fluidité du style se réintroduit, à laquelle Toussaint veille avec le plus grand soin. Dès ce moment, elle va de pair avec cet autre ingrédient dont Toussaint parle peu ici mais qui est tout le temps subtilement actif. Il s’agit de cet humour qui lui est si particulier et qui vise à détendre le texte, à l’ironiser gentiment. Quelle joie de le retrouver ici, nous réjouissant en petites parenthèses dispersées en texte pour briser avec toute emphase !

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la Patience, Paris, Éditions de Minuit, 2012. 11 €.

Signalons également, du même auteur, un magnifique album de photos commentées, La Main et le Regard. Livre/Louvre, publié en marge d’une exposition, Paris, Louvre éditions et Le Passage, 2012. 29 €.

Jean-Philippe Toussaint sur Mediapart :

Toussaint, "écrivant, lisant" (C. Marcandier & H. Vitrani), mars 2012, critique et entretien autour de L'Urgence et la patience.

Au Louvre, Jean-Philippe Toussaint évoque le livre "sans passer par l'écrit" (C. Marcandier, H. Vitrani), mars 2012, critique et entretien autour de La Main et le regard.

Jean-Philippe Toussaint ou la vérité du contemporain (S. Bourmeau & H. Vitrani), septembre 2009, entretien autour de La Vérité sur Marie.

La Vérité sur Marie (J. Dubois), Bookclub, septembre 2009

 Fuir et faire l'amour (C. Marcandier), Bookclub, septembre 2009

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