Fuir ou faire l'amour ?

Jean-Philippe Toussaint offre un des plus beaux romans de la rentrée littéraire 2009, La Vérité sur Marie. Ce roman appartient au « cycle de Marie », trois textes qui se prolongent et se font écho. Faire l'amour (2002), Fuir (2005) et La Vérité sur Marie, donc (2009).

Jean-Philippe Toussaint offre un des plus beaux romans de la rentrée littéraire 2009, La Vérité sur Marie. Ce roman appartient au « cycle de Marie », trois textes qui se prolongent et se font écho. Faire l'amour (2002), Fuir (2005) et La Vérité sur Marie, donc (2009).

Les Editions de Minuit sortent les deux premiers en poche, dans leur très belle collection «double». L'occasion de (re)découvrir le prix Médicis 2005 et de plonger dans l'univers de Toussaint, singulier, magnétique, fulgurant.

« C’est l’histoire d’une rupture amoureuse, une nuit, à Tokyo. C’est la nuit où nous avons fait l’amour ensemble pour la dernière fois. Mais combien de fois avons-nous fait l’amour ensemble pour la dernière fois ? Je ne sais pas. Souvent. »

Faire l’amour est le récit d’une rupture. Sous le signe de l’eau. De la vague et du vague. La pluie de Tokyo, le miroitement d’une piscine sur le toit d’un hôtel, les larmes de Marie. Jean-Philippe Toussaint tisse les gestes et les regards d’un amour qui se défait, leur tendresse, leur violence, leur crudité. Il dit tout de la perte, de soi comme de l’autre, dit la beauté froide et inquiétante, étrange de Tokyo, cadre d’une rupture et d’un retour à soi. Son roman est une histoire simple, en apparence, sublime par sa prose dense, précise, sensuelle. Le portrait d’une femme aimée, trop aimée, mal aimée, une femme « imprévisible et fantasque, tuante, incomparable ». Un bijou, ciselé, rare. Une dérive, aquatique, mélancolique, sismique. A l’image de ce tremblement de terre alors que le narrateur et Marie se séparent, à Tokyo, un « séisme de si faible magnitude que je me demande si ce n’était pas que dans nos cœurs qu’il s’était produit ».

Toussaint dit l’envie « immémoriale et instinctive » du corps de Marie, comme un au-delà du temps et des mots, insaisissable et pourtant si plein dans chacune de ses phrases. Il dit la passion qui s’égare en combat, l’amour physique qui devient agression, « lutte de deux jouissances parallèles, non plus convergentes mais opposées, antagonistes ».

« Nous nous aimions, mais nous ne nous supportions plus. Il y avait ceci, dans notre amour, que, même si nous continuions à nous faire plus de bien que de mal, le peu de mal que nous nous faisions était devenu insupportable. »

Non pas l’usure du couple, l’effacement de la passion, mais son exaspération, sa tension, sans fin. Le narrateur semble décalé : en plein jet lag, dans l’incompréhension de ce couple qui se défait, sans fin pourtant, – « nos repères temporels et spatiaux s’étaient dilués dans le manque de sommeil, l’égarement des sentiments et le dérèglement des sens » –  à l’image d’un roman en deux parties, déchiré entre Tokyo et Kyoto, comme un chiasme phonique, de ces phrases que des parenthèses viennent couper, commenter, doubler. Et pourtant le narrateur se sent pleinement lui-même, dans cette piscine d’hôtel qui surplombe Tokyo, nageant dans la nuit comme « au cœur même de l’univers », « comme en apesanteur dans le ciel », dans une des plus belles scènes romanesques jamais composées.

« Je faisais maintenant corps avec l’infini des pensées, j’étais moi-même le mouvement de la pensée, j’étais le cours du temps. »

Toussaint atteint un absolu, pourtant le roman continue, s’amplifie, se recompose, se ralentit, s’étire, en une musique proprement inouïe. « Nous avancions ainsi à l’inconnu », le narrateur et Marie dans les rues deTokyo, le lecteur avec Toussaint dans un roman comme on en lit peu, trop peu. Ou de lui. Cette infinie variation, au sens rhapsodique, sur Marie. Pour retrouver cette musique incomparable, il faudra alors Fuir. Partir pour revenir à Marie. Car « rompre, je commençais à m’en rendre compte, c’était plutôt un état qu’une action, un deuil qu’une agonie ».

« Serait-ce jamais fini de Marie ? » (Fuir)

Fuir poursuit le portrait de Marie, (re)dit son extravagance, sa dureté, sa sensibilité, son corps à aimer, passionnément, physiquement, dans un embrasement permanent des sens. Marie, anagramme du verbe « aimer », bien sûr, métaphore de l’altérité, de la théâtralité, de l’énigme, Marie et ses centaines de kilos de bagages, malles et paniers, « ophélienne », à dire, redire, tenter de cerner, par les mots, les phrases, qui approchent, caressent, ne pourront jamais circonscrire. Dire Marie dans Fuir, « elle-même, impossible, unique, irrésistible », alors que tout dans Faire l’amour disait déjà « sa puissance magnétique, son aura, l’électricité de sa présence dans l’air, la saturation de l’air dans les pièces où elle entrait ».

Même trouble dans Fuir, même angoisse parfois sublimée en pirouette ironique dans la magie d’une parenthèse, même musique insolente d’une prose que rien n’égale dans sa banalité dense, sa majesté sans pose. Même poésie de la crise, du paradoxe, du vague, de la menace. Et pourtant tout est différent dans la similarité, des fragments s’éclairent, d’autres s’obscurcissent, Toussaint dit le présent, relit lepassé, toujours recommencé, saisi et insaisissable. Fuir commence pourtant sans Marie. Le narrateur est en Chine. Shanghai puis Pékin. Marie semble loin, géographiquement (elle est restée à Paris), mentalement lorsque le narrateur se rapproche d’une jeune femme dans un train qui file vers Pékin, Li Qi, « je pensais à elle, à la douceur de son regard et à son nom qui avait un goût de fruit ».

Fuir est alors l’aventure d’un retour paradoxal vers Marie, qui vient de perdre son père. Marie, en creux dans le roman, personnage longtemps in absentia, qui sature pourtant le texte « de sa présence exacerbée ».

Fuir est-ce partir en Chine loin de Marie ou rentrer pour assister à l’enterrement de son père, sur l’île d’Elbe ? Marie est partout, elle traverse l’espace, comme sa voix lorsqu’elle appelle le narrateur dans ce train chinois, « quand la conversation fut coupée en plein milieu d’une phrase, ses derniers mots interrompus dans leur élan brisé ne me parvinrent pas, qui restèrent à jamais en équilibre entre les continents, suspendus entre le jour et la nuit ».

« Depuis cette nuit, depuis le coup de téléphone de Marie dans le train, je percevais le monde comme si j’étais en décalage horaire permanent, avec une légère distorsion dans l’ordre du réel, un écart, une entorse, une minuscule inadéquation fondamentale entre le monde pourtant familier qu’on a sous les yeux et la façon lointaine, vaporeuse et distanciée, dont on le perçoit. »

L’état d’esprit du personnage définit aussi le style du roman, sa prose « vaporeuse et distanciée » et pourtant d’une acuité perçante, sa lumière et sa lenteur, la magie de l’intime et du contemporain. Les légères distorsions dans l’ordre du réel et de la syntaxe qui peuvent tout dire, contenir les oxymores, définir les vagues à l’âme les plus ténus. A l’image de cette chorégraphie de baguettes et de plats dans un restaurant chinois, quand le narrateur remarque que « chaque fois que l’un ou l’autre déplaçait le plateau pour rapprocher un plat de ses baguettes, il composait en fait une nouvelle figure dans l’espace, qui n’était en vérité porteuse d’aucun changement réel, mais n’était qu’une facette différente de la même et unique réalité ».

Tout le cycle de Marie est dans cette phrase : la poésie du détail saugrenu, l’ironie à la fois ludique et sérieuse des « baguettes » (terme culinaire) qui « composent » (terme musical, esthétique), le jeu d’une mise en abyme comme un clin d’œil, (faussement) anodin. Et la vérité, à venir, sur Marie. Dans Fuir, Jean-Philippe Toussaint analyse des mouvements paradoxaux, ceux de l’âme mais aussi du voyage. Rien de commun entre Pékin et l’île d’Elbe, sinon Marie. Le narrateur est « en permanence dans cet entre-deux provisoire du voyage », « cet état transitoire, extensible et élastique » qui « pourrait être étiré à l’infini », « à la fois arrêté et en mouvement »... aller au fond du connu pour y trouver du nouveau, le cycle même de Marie, en somme, son déséquilibre dynamique.

« Elle était seule dans sa douleur, et j’étais seul dans la mienne. Mon amour pour elle n’avait fait que croître tout au long de ce voyage, et, alors que je croyais que le deuil nous rapprocherait, nous unirait dans la douleur, je me rendais compte qu’il était en train de nous déchirer et de nous éloigner l’un de l’autre et que nos souffrances, au lieu de se neutraliser, s’aiguisaient mutuellement. »

Le troisième volume sonnerait-il la fin du voyage ? son titre pourrait le laisser croire : La Vérité sur Marie, comme une annonciation… Tout sera pourtant dans « l’inimaginable ». Le roman s’ouvre sur une nuit caniculaire à Paris. Le narrateur se rend compte « que nous avions fait l’amour au même moment, Marie et moi, mais pas ensemble ». A la fin de la nuit, ils seront ensemble, feront l’amour. Une nuit de violence, d’orages et de mort. Une nuit comme un peut-être. Comme une histoire jamais terminée, toujours à écrire. Une aimantation.

« Je l’aimais, oui. Il est peut-être très imprécis de dire que je l’aimais, mais rien ne pouvait être plus précis. »

La Vérité sur Marie est le roman le plus sexuel, le plus violent, le plus sauvage du cycle. Un enchantement. Où Toussaint touche l’absolu du roman, ce moment où « je pourrais peut-être atteindre une vérité nouvelle, qui s’inspirerait de ce qui avait été la vie et la transcenderait, sans se soucier de vraisemblance ou de véracité, et ne viserait qu’à la quintessence du réel, sa moelle sensible, vivante et sensuelle, une vérité proche de l’invention, ou jumelle du mensonge, la vérité idéale ». Marie, l’autre nom du roman.

Ces trois textes sont des saisons mentales : Hiver et eau pour Faire l’amour, Eté et « soleil écrasant, lourd et vertical, invisible dans l’omniprésente lumière blanche du ciel » pour Fuir, Printemps-été sous le signe de l’orage et du feu pour La Vérité sur Marie. Et l’on se prend à rêver d’un automne, d’une répétition, d’un retour, d’un Toussaint qui, une fois encore, nous raconterait comment le narrateur et Marie se retrouvent, se séparent, se déchirent. Dans ce paradoxe du « nous nous séparions alors pour toujours » (Faire l’amour), dans la contradiction syntaxique du « alors toujours » qui dit tout de la passion, du roman, de la fiction comme impossible toujours recommencé.

Jean-Philippe Toussaint, Faire l’amour, Minuit, « Double », 160 p., 6 €.

Jean-Philippe Toussaint, Fuir, Minuit, « Double », 185 p., 6 € 80. 

Jean-Philippe Toussaint, La Vérité sur Marie, Minuit, 208 p., 14 € 50. Parution le 17 septembre 2009. 

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