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Billet de blog 5 mai 2008

La philo, cette blague !

   L’engouement pour la philosophie est un fait de notre temps, dont il est permis de se réjouir au total. Il n’a cependant pas produit que de bonnes choses et l’on frémit à l’idée de ce qui devait se dire dans certains cafés philosophiques. Par ailleurs, les tentatives écrites pour mettre la philo à la portée de chacun peuvent prendre une allure bêtasse qui irrite facilement.

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L’engouement pour la philosophie est un fait de notre temps, dont il est permis de se réjouir au total. Il n’a cependant pas produit que de bonnes choses et l’on frémit à l’idée de ce qui devait se dire dans certains cafés philosophiques. Par ailleurs, les tentatives écrites pour mettre la philo à la portée de chacun peuvent prendre une allure bêtasse qui irrite facilement. Ainsi de ce succès mondial que fut Le Monde de Sophie de Jorstein Gaarder (Seuil, 1995) et dont l’emballage romanesque, qui visait à capter l’intérêt et la bienveillance des lecteurs adolescents, était exaspérant. Ce qui ne veut pas dire que l’on ne puisse pas aborder les grandes pensées et leur histoire sur un mode léger ou ludique.

C’est bien à ce genre d’exercice que se livrent, dans Platon et son ornithorynque entrent dans un bar. La Philosophie expliquée par les blagues, deux Américains qui ont pris leur formation à Harvard. On voit d’emblée quel en est le principe : si l’on reprend les grands concepts et les grands schèmes explicatifs qui ont jalonné l’histoire de la philosophie au cours des siècles, il est toujours possible de trouver pour chacun d’eux une blague à même de l’illustrer. Beaucoup de ces plaisanteries relèvent, notons-le, d’un grand répertoire international et nous sont déjà familières. Et, en gros (parfois en très gros), la connexion entre philo et mot d’esprit s’opère parfaitement. Ainsila philosophie des processus de Whitehead se trouve illustrée par l’histoire que voici : une voix d’En-Haut enjoint à un homme de revendre son entreprise et de prendre la route de Deauville avec sa fortune ; la même voix lui ordonne de se rendre au casino et de jouer d’un coup tout son bien ; l’homme gagne ; sur ordre, il recommence et n’en finit pas degagner. L’on entend alors la voix d’En-Haut s’exclamer : « Putain, c’est incroyable ! » (p. 37). Une autre ? Soit cette figuration gentille et absurde de la relativité du temps : « On frappe à la porte, mais quand la femme va ouvrir, elle ne trouve qu’un escargot. Elle le prend et le jette dans le jardin. Deux semaines plus tard, on frappe de nouveauà la porte. La femme va ouvrir, et c’est encore l’escargot. L’escargot dit alors : “Pourquoi tant de haine ?” » (p. 221).

Qu’elles soient plus ou moins appropriées, les blagues du recueil frappent dansl’ensemble par le fait qu’elles sont fondées sur une structure logique d’emblée rapportable à un principe ou à une doctrine — sans parler de leur portée morale et plus souvent immorale. Toute blague pense et se pense, comme le montrent fort bien les deux auteurs. Mieux vaut donc ne pas lire le présent recueil comme un simple répertoire de bonnes histoires à raconter aux amis (les amateurs sauront toutefois que ces histoires sont reproduites en grasses et aisément repérables) mais comme un jeu malin invitant à débusquer la leçon cachée d’une anecdote innocente. Mais innocente vraiment ? On peut être frappé aussi par la tendance sexiste ou raciste de la plupart des blagues proposées, ce que souligne la façon dont les deux auteurs adoptent volontiers le ton «étudiants-américains-s’en-racontant-de-bonnes-dans-une-“fraternité”-en-buvant-force-bières ». Ce n’est pas toujours du meilleur goût. Mais il en va ainsi du grand trésor des blagues : si celles-ci philosophent, c’est bien souvent par le bas et en laissant passer la part triviale de l’inconscient collectif.

Et si la philo était elle-même sexiste ? Ceci nous déporte vers un autre petit livre sympathique et plus subtilement frondeur : Philosopher ou l’art de clouer le bec aux femmes, de Frédéric Pagès, journaliste au Canard enchaîné et disciple de Jean-Baptiste Botul. Pagès revient sur la question de savoir pourquoi les femmes n’ont pratiquement jamais eu accès à la discipline philosophique. Après avoir fait un tour allègre de laquestion et pris le parti de Nicole Garcia contre Michel Onfray à la faveur d’un entretien paru dans la presse, Pagès suggère que la contribution féminine à la philo fut avant orale, et ceci au long de la glorieuse époque des salons. Mais ce temps utopique qui fut celui d’une approche plus sensible, plus immédiate, plus concrète des grands problèmes de l’existence est révolu : le sérieux masculin a repris les choses en main et dispense son savoir du haut des chaires universitaires.

Thomas Cathcart et Daniel Klein, Platon et l’ornithorynque entrent dans un bar. La philosophie expliquée par les blagues [sans blague ? ], Paris, Seuil, 2008, Traduit de l’américain par Sylie Taussig.

Frédéric Pagès, Philosopher ou l’art de clouer le bec aux femmes, Paris, Mille et une Nuits, 2007.

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