Fabienne Brugère : une éthique de la sollicitude

Dans un étonnant petit livre, Le Sexe de la sollicitude, Fabienne Brugère donne une radicale actualité à un mot et à une notion qui pourraient sembler d’un autre temps : la sollicitude. Elle le fait en philosophe et en moraliste mais sans pédantisme, ne cessant de nous renvoyer à des situations très contemporaines.

Dans un étonnant petit livre, Le Sexe de la sollicitude, Fabienne Brugère donne une radicale actualité à un mot et à une notion qui pourraient sembler d’un autre temps : la sollicitude. Elle le fait en philosophe et en moraliste mais sans pédantisme, ne cessant de nous renvoyer à des situations très contemporaines. Au fil de la lecture, on découvre qu’elle y est poussée par un courant de pensée en vogue dans la gauche américaine et qui tourne autour de ce que l’on nomme désormais le care. Occasion de dire combien il importe que l’Europe et la France se tiennent aujourd’hui au fait des thématiques qui agitent le champ intellectuel américain. Mais venons-en au propos général de l’essai, un essai virevoltant, aux idées et références multiples et très résolu — même s’il se prend parfois les pieds dans sa dialectique.

Axiome traversant tout le texte : « Toutes les vies ne sa valent pas du point de vue des intérêts des puissants. Toutes les vies ont la même valeur si l’humanité se définit par la vulnérabilité. » (p. 78). Entendons que, aujourd’hui comme hier, la société est fondée sur un système de domination où les dépendances multiples (genre, âge, classe, race, profession) créent des formes innombrables d’infériorisation qui s’expriment en vulnérabilité et en fragilité. C’est sur quoi s’établissent la force du pouvoir et sa capacité de reproduction. Il en résulte que toute vulnérabilité est socialement marquée d’un signe négatif alors qu’elle constitue un présupposé de la condition humaine ainsi que le montre l’enfant qui vient de naître ou le vieillard qui court à sa fin, tous deux en ce qu’ils réclament des soins. Mais ainsi que le montrent tout autant le chômeur, l’immigré, le sans logis aujourd’hui. Donnée première par conséquent, cette vulnérabilité en appelle au souci que tout humain doit accorder à la vie d’autrui. C’est ce comportement basique dans son principe que Fabienne Brugère choisit de nommer sollicitude. Pour préciser cependant : « La sollicitude n’est pas une qualité inhérente aux êtres. C’est un appel de l’autre fragilisé chez qui la difficulté de vivre nécessite des actions appropriées à des situations qui font quitter momentanément la sphère de ses propres intérêts. » (p. 28) Par quoi l’on voit que la sollicitude est une réponse « nécessaire » mais à la condition d’être consciente et responsable, à la condition de ne pas céder aux seuls affects et d’entrer dans une relation construite à autrui.

Aussi est-elle bien autre chose qu’une compassion du type charitable. On sait combien cette dernière s’est répandue aujourd’hui sur un mode spectaculaire et médiatique (des Enfoirés à Sœur Emmanuelle). Choisir la sollicitude n’est aucunement cela. C’est opter pour l’interdépendance foncière des individus et vouloir transformer un ordre des choses où les dépendances sont remises en cause. Ceci fonde une éthique qui n’est pas sans rapport avec la morale de la reconnaissance que l’on trouve chez un philosophe comme Axel Honneth, cité ici en passant. On notera que, se situant sur un plan moral plus que politique, Brugère comme Honneth d’ailleurs raisonnent en termes d’un certain statu quo social, s’abstenant d’évoquer un bouleversement violent des rapports de classe. Signe des temps bien évidemment, Fabienne Brugère se limitant à prôner, « de nouveaux modes d’organisation de ces activités [= celles qui sont au service des personnes] dans le monde social afin que chacun se sente impliqué dans le souci des autres, quel que soit son genre, sa classe, sa race. » (p. 159)

En revanche, Brugère met beaucoup de vigueur à dénoncer certaine idéologie occidentale d’un moi autonome fondée sur les deux piliers du christianisme et du libéralisme. Elle rappelle ainsi avec force qu’il n’existe de véritable sujet que dans la relation à autrui que tout acte de sollicitude vient précisement raviver. La fiction de l’individu indépendant, si fortement incorporée en nous, vise à nier les rapports de subordination alors même qu’ils sont sans trêve présents, actifs et essentiels. Seuls y échappent en fin de compte les quelques acteurs sociaux qui ont droit à la décision et qui tiennent les innombrables « autres » en état de dépendance et donc de précarité. Le mythe de l’autonomie individuelle ne cesse pas d’assurer leur pérennité.

On se doute que tout ceci conduit immanquablement à la question qu’annonce le titre du présent essai et qui fait l’objet de la seconde de ses trois parties : la sollicitude est-elle une affaire de femmes ? Faut-il redire qu’un énorme héritage historique va en ce sens, ancré sur ce que l’on peut nommer le maternage ? Dans le système de domination masculine qui postule une complémentarité des « genres », les sexes sont assignés à des tâches et à des places inchangeables, l’homme étant voué à la guerre sociale et la femme restreinte aux tâches domestiques. S’inscrivant dans la ligne des féministes américaines comme Judith Butler ou Carol Gilligan, Fabienne Brugère pose évidemment que le souci des vies vulnérables doit devenir l’affaire de chacun et que les hommes ont à sortir du marquage sexué de la sollicitude. C’est l’horizon même de toute sa réflexion.

Mais, dans la ligne de ce qu’elle appelle un « féminisme ordinaire », Brugère ne veut pas s’en tenir pas à ce qui pourrait sembler un vœu pieux. Elle défend l’idée que les femmes, précisément parce qu’elle ont une expérience séculaire du souci des autres ont à en faire quelque chose, c’est-à-dire ont à donner vie à une nouvelle éthique, qui leur soit propre et qui tende à s’imposer comme exemplaire. Cela passe, pour elle, par deux exigences au moins. D’abord que désormais toute sollicitude se pose comme voulue et responsable, donc ne se réduise pas au maternage (des enfants, du compagnon, etc.). Ensuite qu’elle n’aille pas sans un véritable souci de soi qui équilibre celui d’autrui. Ce « féminisme, écrit l’auteure, doit pouvoir transformer de lourdes dépendances en relations choisies par lesquelles se dessinent des engagements sociaux des femmes du côté de la vulnérabilité ». Sachons cependant, indique encore Le Sexe de la sollicitude, que ces formes diverses de la reconfiguration d’une pratique n’iront pas sans que se produise tout un « trouble dans le genre », ce trouble cher à Judith Butler. Et voilà comment le propos sur la sollicitude s’indexe sur le discours des « gender studies ».

On voit donc que Fabienne Brugère s’inscrit dans un vaste débat, ce qu’elle fait de façon avisée et avec beaucoup de fougue. Remarquable, l’allant de son propos et de ses développements tient en particulier à ce qu’il se nourrit à une source vivante : celle de la fiction contemporaine qui lui ouvre un trésor d’exemples. Les illustrations qu’elle emprunte à la littérature (Woolf, Coetzee, Oates) et au cinéma (Inarittu, Bergman) donnent vie à un essai stimulant de bout en bout.

 

Fabienne Brugère, Le Sexe de la sollicitude, Paris, Seuil, « Non conforme », 2008. Prix = 16 €.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.