Une gauche de gauche ?

Voici un livre étonnant, même s’il capte à lui bien des choses qui sont dans l’air. Étonnant en ce que Sophie Heine, son auteure, qui est politologue, belge et prof à la Queen Mary University de Londres, se risque à agrémenter un propos largement abstrait de brefs et sympathiques inserts à propos de son passé et de sa personne (elle a vécu en Afrique, est maman, a milité çà et là…).

Voici un livre étonnant, même s’il capte à lui bien des choses qui sont dans l’air. Étonnant en ce que Sophie Heine, son auteure, qui est politologue, belge et prof à la Queen Mary University de Londres, se risque à agrémenter un propos largement abstrait de brefs et sympathiques inserts à propos de son passé et de sa personne (elle a vécu en Afrique, est maman, a milité çà et là…). Mais étonnant surtout en ce que, dès son titre, elle unit deux notions jugées ordinairement incompatibles – la gauche et l’individualisme –réussissant à les articuler l’une à l’autre avec aplomb, intelligence et un brin de candeur.

Pour Heine, résolument, il faut changer la vie, changer le monde, et ce ne peut être que le résultat d’une action collective menée à différentes échelles. Mais, en même temps, on ne devrait y parvenir qu’avec la volonté d’assurer à chaque individu la liberté de vivre la vie qu’il désire. De là que l’auteure puisse se réclamer d’un libéralisme radical, à cent lieues de ce libéralisme dit néo, tout agrippé qu’il est au libre jeu économique, mais de là qu’elle fasse également ses réserves à l’égard de formes individuelles d’action conçues dans une approche caritative – de la politique « empathique » du care aux démarches écologiques de ceux qui combattent dans leur coin pour un commerce équitable ou autres « bonnes causes ».

On l’a compris, l’objectif à poursuivre est double : d’un côté, améliorer les conditions de vie des dominés au sein d’une société plus juste ; de l’autre et dans le même mouvement, faire que, à l’intérieur de cette société neuve, tout individu soit en mesure de vivre selon ses goûts et ses aspirations ou, pour le dire de façon plus sartrienne, de choisir son destin. L’un et l’autre inséparablement. Prônant cela, Heine ne verse pas dans l’utopie pas plus qu’elle n’avalise certains impératifs moraux nimbés d’empathie. Pour elle, il n’est question que d’instrumentaliser l’action et d’obtenir des résultats.

En fait, le nœud de sa démonstration renvoie à une anthropologie. Chez les êtres humains, constate Sophie Heine, se conjuguent complémentairement – et si possible pour le meilleur – un égoïsme et un altruisme. Certes, l’être humain n’agit que selon son intérêt, ce qui n’a rien d’anormal ; mais en même temps il est porté par une générosité qui aspire à étendre au groupe les avantages obtenus. Certes, dans le passé, le socialisme a bien dû favoriser la seconde de ces forces – la solidarité ! – pour sortir les masses prolétariennes d’une exploitation abominable. Mais le temps est venu de dépasser ce stade (apparemment Marx n’est plus pour Heine qu’un barbu spectral) en considération de nos sociétés avancées. Et l’on voit bien que, même dans un contexte de fermetures brutales de grandes entreprises, l’appel au seul altruisme ne tient plus à lui seul. « Tous ensemble » sans doute mais tel que chacun pense aussi à soi, aux siens, à la vie qu’il voudrait avoir.  « Tandis qu’une mobilisation sociale et politique est nécessaire, écrit Sophie Heine dans son optique binaire,  pour changer les rapports de force et permettre que des courants progressistes arrivent au pouvoir, une action volontariste des pouvoirs publics doit ensuite mettre en place les conditions permettant à chacun de vivre comme il le souhaite » (p. 279).

Grande espérance, on le voit, et qui n’est pas près d’être satisfaite. On dira sans doute que les partis et syndicats sociaux-démocrates vont en ce sens depuis longtemps. Mais ils ont été loin d’abolir les dominations qui pèsent à divers titres aujourd’hui encore. Ainsi la domination masculine est particulièrement « revisitée » dans le présent ouvrage et en particulier à propos de l’insatisfaisant partage des tâches domestiques. Mais, qu’il s’agisse de genre, d’ethnie, de nation, Heine s’oppose à tout combat qui ne serait qu’identitaire. Non aux communautarismes, oui à une ouverture à l’universel, fût-elle cosmopolite.

Dans la dernière partie de son ouvrage, l’auteure met donc tout l’accent sur la liberté comme valeur essentielle, une liberté qu’elle place au-dessus du bonheur. Idée plus qu’intéressante si l’on veut bien se dire que, face à un état heureux toujours incertain, la plus haute revendication humaine est de pouvoir choisir sa vie. C’est là une évolution culturelle qui se rattache à celle qu’a décrite le sociologue Bernard Lahire, parlant d’un homme pluriel qui désormais constitue en mosaïque l’ensemble de ses pratiques d’existence – pour autant que la culture massive ne l’ait pas trop abruti.

Une société juste où les inégalités s’estompent, la fin des dominations, la liberté de mener sa vie sans nuire à autrui. Décidément, chère Sophie Heine, vous voulez TOUT. Mais, accordons-le lui, elle ne veut pas tout… tout de suite. Elle sait que l’accès à son socialisme libéral-radical sera au bout d’un long chemin. Ainsi, peu éloignée de certain altermondialisme ou de ce que défend le collectif Roosevelt 2012, l’auteure de Pour un individualisme de gauche porte l’étendard d’une gauche nouvelle avec une fougue sympathique. Une gauche de gauche à sa façon. 

Sophie Heine, Pour un individualisme de gauche, Paris, J.-C. Lattès, 2013. € 17, 50.

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