La déconversion

Il fut un militant de 68 et de l'après-68. Pendant des années, il a tout connu de la grande aventure des gauchistes et des « enragés », de la barricade à l'usine et de la prison à l'artisanat champêtre, préparant passionnément la révolution.

Image_122.jpgIl fut un militant de 68 et de l'après-68. Pendant des années, il a tout connu de la grande aventure des gauchistes et des « enragés », de la barricade à l'usine et de la prison à l'artisanat champêtre, préparant passionnément la révolution. Et puis, comme il dit, il s'est « déconverti », a cessé d'y croire ; il a repris des études, est devenu prof de fac et a écrit des livres. Cet « il », c'est Jean-Pierre Martin, professeur à Lyon-2 et auteur par ailleurs d'une biographie de Michaux comme d'un remarquable Livre des hontes, paru au Seuil. Dans son nouvel ouvrage, où il commence par évoquer fugacement son étonnant parcours personnel, il se livre avec une ferveur magnifique à un « éloge de l'apostat », c'est-à-dire de quiconque a su renoncer à une foi ou à un idéal sans pour autant se déshonorer. Ainsi, loin de ces fidélités que l'on admire sans relever la part de routine obtuse qu'elles enferment, Jean-Pierre Martin célèbre des ruptures d'abord douloureuses et qui tiennent sans doute du reniement mais dans lesquelles entrent autant de courage que de lucidité.

Martin note qu'il n'est pas vraiment de mot en français pour dire ceux-là qui se dépouillent du vieil homme au terme d'une crise de conscience. Il choisit donc de les nommer, non sans provocation, des apostats en dépit de la connotation déplaisante que véhicule le terme. Il va les décrire en deux temps, celui de la rupture proprement dite et celui de l'entrée dans une vie neuve. Chez l'apostat, écrit-il, l'ambition « est de rompre avec les valeurs conservatrices originaires de la communauté (ce pourquoi elle recoupe l'expérience littéraire). [L'apostasie] déchante, creuse en soi un abîme, lance un appel à la vita nova : il lui faut un être nouveau, régénéré jusque dans le désespoir ; c'est ça, ou la perdition, ou encore le suicide. À partir d'elle, un individu que l'on croyait formé à jamais peut, se défaisant, prendre un nouveau départ. » (p. 31). Donc étape de la reprise de soi souvent vécue dans la solitude, puis étape de la reconstruction grosse de possibles.

Les exemples dont traitent l'auteur avec une rare clairvoyance sont tantôt politiques et tantôt littéraires - voire l'un et l'autre à la fois. On s'en doute, le critique trouve un beau vivier de « cas » chez tous ceux qui ont brisé avec la ligne révolutionnaire, avec son dogmatisme, ses déviations, ses excès. Il y eut les apostats du PCF ; il y eut ceux de la Gauche prolétarienne, qui furent bien différents. Dans un premier livre, Martin s'attache spécialement à quelques-uns de ces « transfuges » qui se sont dégagés du mouvement communiste. On trouve là des « désinvoltes » comme Gide ou Vailland, qui rompent en douceur, et de plus douloureux comme Duras ou Semprun. C'est aussi l'occasion de restituer tout un climat d'époque autour d'une figure comme celle de Koestler : la « trahison » était alors chèrement payée et, dans la répression verbale, les « compagnons de route » étaient les plus cinglants. Le plus beau chapitre du volume est celui où l'auteur s'interroge sur ces ruptures dramatiques que connurent Paul Nizan avant 50 et Benny Lévy près de 40 ans plus tard : Sartre, qui fut proche témoin de l'une et de l'autre, se tient entre deux en défenseur de la « ligne continue » avant de se vouloir, in extremis, « infidèle à tout ».

Dans le second livre, centré sur l'expérience de la vita nova, l'auteur prend de l'altitude passant à des trajets qui ont peu à voir avec la politique et connaissent des ruptures plus nuancées. Lorsque Rousseau, grand modèle, se retire à l'Ermitage, il ne fait que renouer avec un Jean-Jacques originel. Lorsque Barthes se pense en romancier en fin de vie, il vit utopiquement son projet, apothéose d'une suite des petites conversions de toute une carrière. Enfin Michel Leiris, Romain Gary ou Scott Fitzgerald sont les champions de la lassitude d'être soi et de la recherche d'une autre identité.

Au bout de son beau parcours, Jean-Pierre Martin en vient à penser que la vita nova est un désir niché au cœur de tout être. Peu passent à l'acte évidemment mais beaucoup cultivent le jardin secret d'un complet recommencement. Cela dit, l'apostasie est-elle le seul comportement admirable ? Persévérer en soi avec le besoin d'aller jusqu'au bout de ses possibles n'est pas si mal après tout. Reste que l'apostasie possède une grandeur bien à elle, que l'auteur a parfaitement cernée et qu'il dit joliment tout ensemble insulaire et politique. Et ce pour ajouter : « Chez les écrivains elle se confond quasiment avec le projet d'une œuvre qui ne regarde pas derrière elle ; chez les individus qui savent en saisir la chance ou l'occasion, avec le surgissement d'un avenir qui n'était pas programmé.» (p. 258)

 

Jean-Pierre Martin, Éloge de l'apostat. Essai sur la vita nova. Paris, Seuil, « Fiction & Cie », 2010. Prix : 19,50 €.

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