Guy Debord : derniers actes

  On arrive à la fin : derniers actes. Le septième volume de la correspondance de Guy Debord couvre les années 1988 à 1994, qui sont bien les dernières. Pour qui a commencé, comme moi, à écrire sur lui à peu près au moment de la parution du premier volume, en 1999, c'est un constat qui ne va pas sans émotion.

 

On arrive à la fin : derniers actes. Le septième volume de la correspondance de Guy Debord couvre les années 1988 à 1994, qui sont bien les dernières. Pour qui a commencé, comme moi, à écrire sur lui à peu près au moment de la parution du premier volume, en 1999, c'est un constat qui ne va pas sans émotion. Car plus encore que les nombreux textes inédits ou épuisés qui ont été (re)publiés depuis une quinzaine d'années, c'est bien la correspondance qui a permis de continuer d'entendre Debord depuis sa disparition, et même de l'entendre toujours mieux. C'est désormais à une toute autre qualité de silence qu'on aura affaire, même s'il reste sans doute un certain nombre de lettres à publier. Il faudra s'habituer à se dire que Debord, c'est bien cela, et rien d'autre.

 

Derniers actes, et non pas dernier acte. Les amateurs d'agonie, de déchéance et de pathos resteront sur leur faim. Pas une virgule d'explication ni la moindre esquisse d'une intention se rapportant à son suicide (le 30 novembre 1994). Et quelques remarques plutôt gaies, combattives, sur la polynévrite dont il est atteint, puis plus rien. Jusqu'au bout Debord aura été fidèle à lui-même, jusqu'au bout il aura continué de ne donner à personne aucun droit de regard sur ce qui lui arrivait ou sur ce qu'il était vraiment. Après sept volumes de correspondance, il est possible de l'entendre, peut-être même de le comprendre, mais pour un Debord plus intime, on risque d'attendre longtemps.

 

Dernières rencontres, dernières amitiés, dernières brouilles, derniers coups de griffe, mais toujours cette détermination, qui est au centre de toute l'œuvre de Debord, à se constituer en l'exemplaire ennemi du spectacle, en l'historique (et unique) figure de la résistance à celui-ci. Toutes ses lettres sont pensées et écrites comme des actes historiques, elles sont destinées à l'histoire, elles la font. On s'en convaincra notamment avec l'épisode de la rupture de Debord avec les fils de Gérard Lebovici, qui intervient après la mort de Floriana Lebovici devenue l'éditrice de Debord à la suite de l'assassinat de son époux. Mais là encore, c'est surtout la continuité d'une attitude qu'il convient de souligner: pendant près de 20 ans, les Éditions Champ Libre / Gérard Lebovici auront été pour Debord une scène historique, et donc conflictuelle.

 

La correspondance de Debord aura été le laboratoire de l'ensemble de ses pratiques, elle est le point de départ ou de convergence de toutes les stratégies mises en place pour combattre l'ennemi, c'est-à-dire le spectacle. Elle est au service de l'amitié, d'une réelle générosité, de beaucoup de bienveillance, mais aussi de colère et de mépris, d'expulsions définitives de ses interlocuteurs dans un espace public auquel il s'est toujours soustrait, de dénonciations, comme on parle de dénonciation d'un contrat. On pourrait presque dire que la correspondance de Debord, c'est à peu près la même chose que le Jeu de la guerre qu'il lui est arrivé d'inventer. Dommage, décidément, que cette partie-là soit également finie.

 

 

Guy Debord: Correspondance, vol.7 (1988-1994), Fayard

 

 


 

 

 

 

 

 

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