Carrare

 

Le roman de Célia Houdart, Carrare, vient de recevoir le prix Françoise Sagan, décerné le 30 mai 2012.

Il y a dans ce livre une jeune fille qui prend le train depuis Pise, et ensuite un autobus jusqu'au terminus pour arriver dans un atelier de Carrare où l'attendent des blocs de marbre. La jeune fille a choisi de travailler au ciseau et marteau, en taille directe.

Difficile de ne pas évoquer le minéral à propos du dernier livre de Célia Houdart, en incluant les éclats, la poussière blanche, les variations de lumière et son écriture précise , à la fois dense et aérée, taillée justement.

Carrare réussit ce prodige, maintenir le lecteur en attente, attentif, presque inquiet, avec une histoire minimaliste et un art certain de l'instant. « Marian regarda les toits de la ville, la tour penchée, le rectangle du Camposanto et les nuages qui arrivaient de la mer.

Elle se servit un verre d'eau gazeuse et reprit le cours de sa lecture ».

 © Hélène Bamberger © Hélène Bamberger
Car il y a une Marian, juge à Pise et ce qu'elle s'apprête à lire est un dossier d'instruction. Sa fille Lea, celle qui va vers Carrare deux fois par semaine. Son mari Andrea, universitaire en espérance de poste qui refait les joints de la salle de bain. Il y a Marco Ipranossian, prévenu et détenu depuis trois ans, arménien, suspecté d'une tentative de meurtre. Un berger qui vit non loin de là, mais dans un autre paysage, de chemins, d'oliviers et moutons. Il y a, en somme, ce qui pourrait être les ingrédients ordinaires d'un roman policier.

Rien n'est anodin, une balade sur le littoral se charge de sensations, on ignore alors quelle est sa place dans le récit. Cela sentait l'iode et le mazout. Le vent emmêlait les cheveux. Quand il se mettait à pleuvoir, ils se réfugiaient dans un café d'où l'on pouvait voir la mer.

L'intrigue se « résout » vite, pourtant, mais la tension perdure, jouant sur l'incertitude permanente, ce qui est au bord d'advenir, le possible. Chacun suit un itinéraire, qui croise, pas toujours là où l'on pourrait l'attendre, celui d'un autre. Le regard se focalise sur une partie du décor, un détail qui du coup n'en est plus un. La signora Valli fut très frappée, ce jour-là, dressée sur un établi, une main en plâtre dont la paume et la pulpe des doigts avaient été piquées par la pointe d'un compas. Un trait fin de crayon rouge entourait chaque petite piqûre comme pour une leçon de médecine chinoise ». Ou dans le volet bucolique - une sorte de pastorale, dit Celia Houdart - la pression des moutons et de leur épais pelage contre la carrosserie de la voiture. Elle resta un moment paralysée, les mains sur le volant, au milieu des bêlements.. » Les personnages , même entrevus, accèdent un instant à l'épaisseur, et cela suffit.

 

L'agencement subtil des chapitres qui laisse en suspend une action, un changement, est comme une sorte de fièvre qui traverse tout le texte. La hiérarchie narrative est bousculée, l'ellipse n'est pas un vide, mais une sollicitation.

Ainsi, lorsque Lea visite les carrières de marbre, entre sentier, cols et cratère profond, une peur s'insinue, qui provient du passage précédent, sur celle qu'éprouve Andrea pour son épouse juge, après la révélation d'un greffier.

 

Célia Houdart situe son livre dans les années 90 , au moment où elle vécut là-bas, d'où peut-être cette texture particulière des descriptions. Il y a dans Carrare, sur Pise, le littoral, et la Toscane alentour, la force qu'ont les lieux remémorés. Avec Sébastien Roux, elle réalise depuis quelques années des parcours sonores, et on en trouve la trace dans la musicalité des phrases, dépouillées d'effets. Enfin, dit-elle dans un chat sur Libération, le travail d'un cinéaste arménien, Artavazd Pelechian ( quelques images magnifiques ci-dessous) l'a « accompagnée » tout au long de l'écriture de ce livre, magnifiquement porté par tout cela, impressions, souvenir, taille directe, correspondances, fondus en un récit faussement simple, d'un seul mouvement.

Artavazd Pelechian -- The Seasons of the Year - Part 1 © mabsurda

 

 

 

 

 

 

 

Carrare, de Célia Houdart, éditions POL, 12 Euros.

 

Ce soir à 19 heures, Célia Houdart lit des textes à La Maison rouge, en regard de l'exposition «Mémoire du futur. La collection Olbricht» ( 10, bd de la Bastille 75012 Paris).

On peut lire les premières pages du livre ici.

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