L’art de la guerre à l’état de marchandise

Le livre d’Oliver Rohe Ma dernière création est un piège à taupes donne à réfléchir sur l’animal politique et l’usage de l’outil.

Le livre d’Oliver Rohe Ma dernière création est un piège à taupes donne à réfléchir sur l’animal politique et l’usage de l’outil.

Fabriquer un moyen de supprimer les taupes, voilà l’idée d’un homme de culture, agricole, qui défend sa terre. Mais cet homme de culture semble avoir un ego légèrement plus gonflé que l’homo faber moyen, lequel n’aurait pas l’idée, à propos d’un simple procédé d’élimination de mamifères nuisibles, de dire “ma dernière création” comme s’il s’agissait d’une œuvre.  

Lui, cet homme de culture agricole, a inventé quelque chose qui contient autant d’art que de technique. C’est le piège à taupes d’un artiste, d’un véritable poète et non d’un ingénieur au cerveau sans cœur, car l’homme de culture, tout vieillard qu’il soit devenu, n’est pas un vieillard comme les autres, il fut un enfant à l’âme sensible. « Il aimait traire les vaches. Il aimait beaucoup sa mère et il aimait beaucoup son père ».

Oliver Rohe © C. Helie / Gallimard Oliver Rohe © C. Helie / Gallimard
Alors il fallut qu’il parte. Car comme dit un poète qu’il n’avait pas lu, quand tu aimes il faut partir. Il partit à l’envers du poète qu’il n’avait pas lu, parce que lui, justement c’étaient les grands espaces qui le diminuaient : « il étouffait en Sibérie ».

Il y a dans la création, même d’un piège à taupes, une esthétique particulière, non décorative, intrinsèque à l’objet, une esthétique du piège à taupes qui réside dans sa parfaite rationnalité par rapport au but, ce qui correspond précisément, selon le philosophe Max Weber, à l’esprit du capitalisme. Il y a dans le piège à taupes une esthétique industrielle conforme au concept de beauté rationnelle selon le philosophe Paul Souriau « Toute chose est parfaite en son genre quand elle est conforme à sa fin ». C’est la  fonctionnalité de l’objet qui fait la perfection de l’œuvre.

Kalachnikov ne créait pas seulement des pièges à taupes, il était aussi poète.  

Pas comme ce poète qu’il n’avait pas lu non plus, qui écrivait sur ses cahiers d’écolier, sur son pupitre et sur les arbres, lui il écrivait des poèmes, « sur le caoutchouc, la fonderie, les soudures. Sur les femmes. » Des poèmes sans chichis, tout à fait fonctionnels, faciles à comprendre et assez bon marché. Comme la Kalachnikov : « C’était à l’époque et c’est encore à ce jour une arme robuste et sans fioritures, qui est là pour faire le boulot, et c’est précisément dans cette sobriété, dans cette pureté fonctionnelle qu’elle puise toute sa beauté. »  

Mikaïl Kalachnikov n’avait lu ni Paul Souriau ni Max Weber mais il avait lu dans les entrailles de la STG 44, fusil d’assaut de la firme C.G.Haenel qui fournissait la Wehrmacht, et relevé tout ce qui en faisait la puissance, le souffle, le style, l’efficacité et la robustesse. Et c'est par la technique que les temps ont changé. 

« Dans des milliers d'années, quand le recul du passé n'en laissera plus apercevoir que les grandes lignes, nos guerres et nos révolutions compteront pour peu de chose, à supposer qu'on s'en souvienne encore ;mais de la machine à vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cortège, on parlera peut-être comme nous parlons du bronze ou de la pierre éclatée; elle servira à définir un âge », écrivait Henri Bergson en 1907, âge de la bicyclette, du patin à roulettes, du cinéma, du téléphone, du phonographe et de l’automobile, ah la belle époque où l’histoire ne semblait pas se passer sur les champs de bataille, même si le progrès industriel ne tenait pas l’armement à l’écart. Fernand Charron, à qui Octave Mirbeau dédiait son étrange et formidable livre 628-E-8 (titre correspondant à la plaque d’immatriculation de la C.G.V. de30 C.V. qu’il aimait conduire à travers l’Europe sans limitation de vitesse) était aussi l’inventeur des premiers véhicules blindés, armés d’une mitrailleurse Hotchkiss montée sur tourelle circulaire. Et C.G.Haenel le fabricant d’armes fabriquait aussi des bicyclettes bien avant de produire la STG 44.

La guerre, la grande, la mondiale, a démontré que l’outil et la guerre ne sont pas deux manière de faire l’histoire, mais que si la guerre a ses outils qu’on appelle des armes, les outils qu’on appelle des armes fabriquent aussi la guerre.

Bergson envisage, dans Les deux sources de la Morale et de la Religion  le”vide” que provoque la fabrication des outils, prolongation du corps par la technique pour lequel “la nature” n’a prévu aucun supplément d’âme :

« Si nos organes sont des instrument naturels, nos instruments sont par là même des organes artificiels. L'outil de l'ouvrier continue son bras ; l'outillage de l'humanité est donc un prolongement de son corps. La nature, en nous dotant d’une intelligence essentiellement fabricatrice, avait ainsi préparé pour nous un certain agrandissement. Mais des machines qui marchent au pétrole, au charbon, à la « houille blanche », et qui convertissent en mouvement des énergies potentielles accumulées pendant des millions d'années, sont venues donner à notre organisme une extension si vaste et une puissance si formidable, si disproportionnée à sa dimension et à sa force, que sûrement il n'en avait rien été prévu dans le plan de structure de notre espèce. »

L’homme est-il différent du chimpanzé à qui des soldats africains confient pour s’amuser une Kalachnikov, et qui, l’arme entre les mains, par intelligence et par imitation, s’en sert immédiatement, faisant partir en courant les soldats effrayés ? La vidéo n’est peut-être qu’un buzz, pas l’écriture qui en témoigne.

Si la technique est l’élément instable, le lieu même de l’invention et du nouveau, la difficulté pour l’homo faber, même en tant qu'aussi pas mal sapiens, est qu’il est dépourvu de capacité à en faire le tour, littéralement à la comprendre dans ses aboutissements complexes. La maîtrise d’une technique–technologie, d'un objet–outil qui prolonge le corps, se fait par le contrôle économique, social, politique, de l’usage de l’objet. Au-delà du mode d’emploi, illisible petit papier en 18 langues, prolifèrent les moyens d’encadrement partiels, discours publicitaire, éducatif, savant, moral, etc. Les innovations techniques exigent leurs experts, leurs devins, leurs prêtres, leurs missionnaires, leurs prophètes et leurs commentateurs, exigent une assurance, une fiction de contrôle, une explication de ce qui est en train de se faire, comme si tout était prévu d’avance.

Bergson pose le problème du vide à partir de l’opposition classique entre l’âme et le corps, mais il nous fait voir aussi que « les redoutables problèmes politiques, internationaux (…) sont autant de définitions de ce vide ». Cette infinité de conséquences que génère chaque nouvel outil est une démesure qui fait peur ou rêver, ça dépend.

De quoi ? des gens, peut-être, mais aussi de l’outil. 

Qu'aurait fait le chimpanzé avec une caméra, par exemple, à la place de la Kalachnikov ? peut-être la même chose que le petit singe de Buster Keaton dans L'Opérateur (The Cameraman, 1928)

« A observer maintenant une carte répertoriant pour nous les usines de fabrication, les arsenaux et les centres de stockage, les zones de conflits et les routes officielles ou clandestines de la distribution des armes, de ces quelque cent millions de Kalachnikov certifiées ou contrefaites inondant le marché mondial, sans qu’aucune réglementation et qu’aucun contrôle sérieux ne vienne encadrer leur circulation, leur circulation libre et effrénée, à observer les trajets compliqués et les circonvolution de ce flux incessant de Kalachnikov sur le marché, il devient encore plus aisé de comprendre que ce fusil d’assaut imaginé par un paysan russe bientôt centenaire n’épargne aucun continent et aucune région, que sa dissémination forme un réseau d’échanges de plus en plus dense et touffu, à l’image de n’importe quelle autre marchandise d’envergure planétaire, d’une boisson gazeuse, d’un téléphone mobile ou d’un produit immatériel. »

Tout objet implique sa manipulation. Il y a quelque chose d’étrange, lorsque part un TGV, de voir, depuis la fenêtre d’un train à l’arrêt, tous les voyageurs défilant occupés à tchequer leur portable … je me disais, tout en sortant le mien, et si à la place des portables, c’étaient des pièges à taupes ?

Oliver Rohe, Ma Dernière création est un piège à taupes. Mikhail Kalachnikov, sa vie, son œuvre, Inculte, Fiction, 96 p.

Voir également le Bookclub de Jean-Philippe Cazier, Portrait de l’artiste en Kalachnikov, 11 mai 2012

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