De la folie à l'âge révolutionnaire

En France, il y eut concordance entre les convulsions révolutionnaires du XIXe siècle et la naissance de la psychiatrie. Une concordance qui s'explique: en période de troubles violents et de perturbation sociale, les dérangements mentaux se multiplient et suscitent l'apparition d'une discipline à même de les prendre en compte.

En France, il y eut concordance entre les convulsions révolutionnaires du XIXe siècle et la naissance de la psychiatrie. Une concordance qui s'explique: en période de troubles violents et de perturbation sociale, les dérangements mentaux se multiplient et suscitent l'apparition d'une discipline à même de les prendre en compte.Mais, pour les idéologies réactionnaires de ces temps-là, la folie fut surtout prétexte à stigmatiser tout ce qui relevait du républicanisme et de l'esprit de révolution. Et l'on pense par exemple à la façon dont fut traitée la grande et douloureuse figure de Théroigne de Méricourt –en fait, Terwagne de Marcourt, du nom d'un village que je connais bien...– qui, certes, perdit l'esprit et se retrouva à l'asile mais ne fut ni la féministe outrancière ni la tribade sexuellement déchaînée que toute une doxa ignoble voulait qu'elle fût.

Ceci pour introduire à un livre passionnant que, sous le titre de L'Homme qui se prenait pour Napoléon, vient de publier Laure Murat. Professeure à l'université de Californie de Los Angeles, l'auteure y tire les enseignements d'une enquête qu'elle a menée sur différentes fonds d'archives et principalement sur les registres tenus par des aliénistes dans des asiles et des maisons de santé. Elle a déchiffré avec passion ces documents qui recueillent non la parole des fous mais de ceux qui les traitèrent et consignèrent sur ces malades mentaux informations et diagnostics de façon succincte. Ainsi de Pinel et d'Esquirol, pionniers de la psychiatrie, dont les noms traversent le volume.

En quoi la folie a-t-elle à faire avec les troubles politiques ? L'enquête confirme, certes sur des bases statistiques fragiles, que les moments révolutionnaires qui ont secoué la France de la Terreur à la Commune furent cause de déviances et de démences. Et une terrible image donne d'emblée le ton dans l'ouvrage, celle de la guillotine dont le maniement redoublé perturba maints esprits. Que de gens hantés par les exécutions publiques et qui en «perdirent la tête» ! Mais, pour Laure Murat, cela ne veut nullement dire que les révolutions furent conduites par des gens dérangés. Cela signifie bien plutôt que les périodes violentes activaient les folies latentes de tout côté et si bien qu'il y eut sans doute plus de démence dans la répression versaillaise que dans les outrances communardes. Par ailleurs, si la Commune de Paris fut un temps de perturbation mentale, ce fut surtout le fait de personnes affamées ou traumatisées par les horreurs du siège et de ses suites.

Mais la folie peut également être suscitée par des images de grandeur. Plus que tout autre, Bonaparte dans son irrésistible ascension devait perturber longtemps les cerveaux et les faire verser dans ce que l'on appelait la « monomanie orgueilleuse ». Les asiles furent remplis de gens qui se prenaient pour Napoléon. Fait remarquable, l'épidémie se manifesta moins du vivant de l'Empereur qu'après le retour des cendres sous Louis-Philippe...

Pour Murat, la collusion entre folie et politique se manifesta autrement encore. C'est que tantôt on enfermait des opposants aux pouvoirs pour les empêcher d'agir et tantôt on les déclarait aliénés pour les mettre à l'abri des poursuites (Sade à Charenton échappa au pire). Ainsi la politique est partout dans cette pathétique histoire de la folie que nous conte l'auteure dans le prolongement des travaux de Foucault. C'est dire que l'idée d'«une folie indexée sur le progrès et les formes de gouvernement marque tout le XIXe siècle» (p. 240). On verra ainsi la doxa d'époque dénoncer l'athéisme ou la démocratie en tant que démences collectives. Le plus sûr en tout cas est que «les aliénistes ont participé à un dispositif gouvernemental de contrôle, coulé dans la morale autoritaire du siècle» (p. 129). En a-t-on fini aujourd'hui avec ce contrôle insidieux ? À en juger par l'envolée qui met un terme à son bel ouvrage, Laure Murat est loin de le penser.

Laure Murat, L'Homme qui se prenait pour Napoléon. Pour une histoire politique de la folie, Paris, Gallimard, 2011. 24,90 €.

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