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Billet de blog 11 janv. 2013

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Pierre Bayard s'en va-t-en guerre

Un nouveau livre de Pierre Bayard promet toujours un bonheur de lecture. Dans l’esprit paradoxal qui l’anime à chaque fois, il ouvre à de nouvelles pratiques de lecture qui sont aussi pratiques de vie et de pensée.

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Un nouveau livre de Pierre Bayard promet toujours un bonheur de lecture. Dans l’esprit paradoxal qui l’anime à chaque fois, il ouvre à de nouvelles pratiques de lecture qui sont aussi pratiques de vie et de pensée. Rappelons-nous le Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?, qui, d’exemple en exemple, célébrait des « voyages casaniers » au mépris du bon sens mais avec d’excellentes raisons. Or, voici que paraît un Aurais-je été résistant ou bourreau ? inventif à souhait mais qui rompt résolument avec la tonalité habituelle. Ici, l’humour n’est pas de mise. C’est que la question posée dès le titre n’inspire que gravité à l’auteur. Comment, se demande bonnement Bayard, né en 1954, me serais-je comporté durant la guerre si j’avais vécu au temps des événements ? Dans quel camp aurais-je été sous Vichy ? Serais-je passé à l’action et dans quel sens ? Et d’examiner ces questions avec autant de sérieux que d’émotion, les considérant sous tous leurs aspects.

Illustration 1
© 

Le dispositif mis en place pour les traiter est en tout point subtil mais sans aucune lourdeur. D’un côté, Pierre Bayard s’imagine en substitut de son père né en 1922 et qui a suivi le cursus scolaire que le fils mènera lui-même plus tard avec parcours complet de normalien de la rue d’Ulm. De l’autre et depuis cette position, l’auteur s’appuie de chapitre en chapitre sur une série de lectures dont la plupart évoquent des actes de résistance au nazisme et à politique pétainiste. Partant de quoi, toute une série de balises sont posées, par rapport auxquelles le Bayard imaginé – en somme un Bayard bis entre père et fils – tente de se situer psychiquement et de voir de quel côté serait allée sa conduite.

Ce Bayard-là tâtonne dans la nuit, en quelque sorte, mais avec beaucoup de méthode. Il nous fait ainsi traverser une suite de cas exemplaires dont il s’efforcera de débusquer les motivations profondes. Même s’il évoque en commençant une expérience classique de soumission aveugle à l’autorité (celle de Milgram) et s’il prend en compte ces soldats allemands qui obéirent à l’ordre d’exterminer femmes et enfants juifs en Pologne, il ne se voit pas un instant du côté des bourreaux. Il sait qu’il eût été d’emblée opposé au régime de Pétain et en particulier à ses lois antisémites. Mais, se demande-t-il, qu’est-ce qui, dans sa structure mentale et les conditions de l’époque, eût pu le faire passer à la résistance et à l’engagement ? C’est ici que nous sommes renvoyés à une série de « bifurcations » historiques, où des individus courageux basculèrent du côté de l’action. Ainsi de ces héros que furent Romain Gary et Daniel Cordier, ce dernier devenu secrétaire de Jean Moulin, ou de ces « Justes » qu’ont été le couple Trocmé à Chambon-sur-Lignon ou tel consul du Portugal à Bordeaux. Mais quelles forces psychiques agissaient sur ceux-là ? Bayard identifie celles qui semblent être propres à chaque cas. Ainsi de ce type d’indignation qui pousse l’un à ne pas pouvoir faire autrement ou de cette capacité d’empathie qui entraîne l’autre dans un altruisme radical. Ou plus remarquable encore, ce cas de Milena Jesenska (oui, l’amie de Kafka) qui, au camp de Ravensbrück, pousse l’audace jusqu’à dénoncer auprès du chef de camp les collaborateurs corrompus de celui-ci. « C’est en ce sens, écrit l’auteur,  qu’elle crée quelque chose qui est à la fois conforme à sa personnalité et aux possibilités offertes par le contexte » (p. 118).

Illustration 2
Pierre Bayard © Valerio Mezanotti

Étudiant en hypokhâgne et en khâgne dans des villes de province comme le fut son père, le Bayard hypothétique ne s’imagine pas bifurquant de la sorte et aucune pulsion irrésistible ne l’y pousse, même s’il voit disparaître élèves et professeurs juifs des lycées qu'il fréquente. Affaire de disposition mentale ou de disposition sociale ? Pour beaucoup en ces temps, c’est en tout cas la peur qui prévaut : effroi d’être torturé, de voir les siens maltraités, d’abandonner un projet fort de réalisation de soi. Et c’est bien cette peur que Bayard imagine s’emparant de lui comme de la plupart de ses camarades de l’École à laquelle il vient d’accéder. Ce ne sera donc qu’en fin de guerre, sous la menace d’un « travail obligatoire » à accomplir en Allemagne, que Bayard bis rejoindra la Résistance comme fit d’ailleurs son père. En toute hypothèse et au gré d’une bonne foi troublante.

Notons pour terminer que le beau livre de Bayard monte en puissance dans sa quatrième et dernière partie. Là, on n’est plus en 40-45 mais au temps de massacres plus récents : les génocides du Cambodge, de Bosnie et du Rwanda. L’analyste y distingue à chaque fois une personne ou l’autre qui, dans des conditions atroces, osèrent et prirent tous les risques. Et de montrer comment la force de résistance absolue fut puisée tantôt en Soi, tantôt dans les Autres et tantôt en Dieu, selon une trilogie qui n’ajoute pas grand-chose aux mécanismes psychiques qui ont déjà été évoqués.

On l’aura compris, l’ouvrage pose un genre de question existentielle qui peut concerner chacun de nous. Comment aurais-je agi dans telle circonstance historique ? À quoi, une procédure aussi sophistiquée qu’élégante trouve réponse dans un mixte de fiction et d’histoire. L’auteur y devient le héros – éventuellement sans bravoure – d’un passé réinventé. Et c’est bien là que l’on retrouve le Bayard paradoxal qui aime aller à rebours des logiques attendues. Dans le cas présent, on le voit donc prendre la place de son père, ce qui n’est pas anodin pour un freudien (l’auteur est psychanalyste). Mais, au fait, qui est en fin de volume la jeune spécialiste de Kafka qui emprunte à Bayard bis des livres à la bibliothèque de l’ENS et avec laquelle il prend un verre au coin de la rue d’Ulm ?

Pierre Bayard, Aurais-je été résistant ou bourreau ?, Paris, Éditions de Minuit, « Paradoxe », 2013. 15 €. En librairie le 17 janvier prochain.

Voir aussi :

Le Plagiat par anticipation (2009)

Et si les œuvres changeaient d'auteur ? (2010)

Comment parler des lieux où l'on n'a pas été ? (2012)

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