De Gaulejac : Sommes-nous les sujets de nos vies ?

À lire l’excellent Qui est « je » ? de Vincent de Gaulejac, on s’avise de ce que toutes les grandes pensées du dernier siècle et spécialement celles qui nous tiennent à cœur ont rencontré la question de la place plus que problématique de l’individu-sujet dans la société moderne.

À lire l’excellent Qui est « je » ? de Vincent de Gaulejac, on s’avise de ce que toutes les grandes pensées du dernier siècle et spécialement celles qui nous tiennent à cœur ont rencontré la question de la place plus que problématique de l’individu-sujet dans la société moderne. À qui veut donc reprendre le problème de façon méthodique comme le fait ici l’auteur, il revient donc de passer par Freud et Lacan, Sartre et Castoriadis, Lévi-Strauss et Ricœur, Foucault et Bourdieu, Honneth et Butler. Tous, en fait, se sont empressés de déconstruire la catégorie de départ, que ce soit au nom de l’Histoire, des déterminants sociaux, de l’inconscient ou de la structure. Ils ont même été près de tuer ce sujet à jamais, Gilles Deleuze proposant de l’ignorer tout simplement. Mais la plupart ont tout de même fini par maintenir ce fragile personnage au milieu de tous les déterminants qui l’assaillent. Pour penser le rapport de l’individu au monde, ils ont dès lors fait appel à différentes médiations, invoquant tour à tour le projet, la liberté, le désir ou encore la structure.

En fait, la grande rupture moderne part de l’idée que l’individu-sujet est toujours précédé et en conséquence « déterminé » jusqu’à faire que les forces externes soient constitutives de son être. Des instances psychiques de Freud et Lacan (renvoyant à la famille ou à l’ordre symbolique) jusqu’aux habitus de Bourdieu (indexés sur les appartenances sociales), il est peu de place pour un sujet autonome et en tout cas il n’en est aucune pour le sujet illusoire des vieilles théories idéalistes (qui nourrissent encore la doxa la plus commune). Néanmoins, on ne se débarrasse pas comme ça de l’individu-sujet si l’on veut continuer à penser l’homme. En psycho-sociologue, Vincent de Gaulejac s’évertue à défendre la notion en la prenant à l’endroit même où le psychique et le social peuvent être pensés ensemble, c’est-à-dire là où ils s’étayent l’un l’autre dans des combinaisons complexes et toujours en mouvement. Il tient donc ces deux instances pour complémentaires, en se réclamant d’une conception dialectique du sujet qui assume les contradictions de l’être et veille à en montrer le pouvoir productif. Il en vient de la sorte à défendre l’idée que ce qui fonde l’individu en sujet est sa capacité à se construire avec et contre ce qui le détermine.

Ce qui permet au « je » de se construire n’est cependant ni la maîtrise ni la conscience — auxquelles il est difficile de croire encore — mais bien un certain type de réflexivité dont on trouve la notion sur un trajet qui va de Sartre à Bourdieu. À cet égard, Judith Butler a peut-être la formule la plus heureuse lorsqu’elle choisit de parler d’assujettissement et de donner au terme deux valeurs de direction contraire. L’individu s’assujettit en se plaçant dans la dépendance d’un pouvoir et s’assujettit autrement encore lorsqu’il se retourne contre ce pouvoir en sujet qu’il est devenu. Et voilà comment est posé en produit et producteur de son histoire cet individu dont de Gaulejac écrit encore: « Le registre psychique le confronte au désir de l’autre, qui est au fondement de ses origines, de sa conception, et dont il doit se départir pour naître à lui-même et accéder à son désir propre. C’est dans ce mouvement que l’individu se révèle comme objet et sujet de désir. » Et plus loin : « il va chercher à se donner un sens, à se fixer une orientation, à tenter de donner une cohérence à son existence parce qu’il est pluriel et multidéterminé, et parce que l’ensemble de ces déterminismes le poussent dans tous les sens. » (p. 196) Dans cet homme pluralisé — dont a bien parlé Bernard Lahire, pourtant omis dans le présent livre —, on n’a pas de mal à reconnaître tel sujet hypermoderne emporté dans les flots incertains de la « société liquide » cher à Zygmunt Bauman.

Mais le présent livre est loin de n’être que théorie. Se réclamant de la sociologie clinique, Vincent de Gaulejac reprend des récits de vie décrivant le trajet par lequel différentes personnes se sont en quelque sorte « trouvées » comme sujets et se sont dotées d’une identité véritable. Ailleurs, il évoque des cas connus de conflits d’individus avec eux-mêmes et avec la société, parlant fugacement du fameux coup de boule de Zidane lors d’une finale de football ou s’attardant au massacre par Richard Durn des conseillers municipaux de Nanterre. Il est bien qu’il en vienne également à parler de ces situations d’anéantissement de soi vécues par ceux et celles qui ont connu l’univers concentrationnaire, la torture ou le viol. Être sujet dans la négation de soi, ce peut être aussi être porteur d’une honte indélébile ou, plus banalement, ressentir un besoin inextinguible de reconnaissance.

Fortement construit, Qui est « je » ? propose un remarquable état de la question et projette beaucoup de clarté sur une problématique des plus enchevêtrées. D’un style alerte, son auteur n’en finit pas d’articuler le social et le psychique avec une dextérité dans la formulation qu’exigeait le parti pris dialectique revendiqué d’entrée de jeu.

 

Vincent de Gaulejac, Qui est « je » ? Sociologie clinique du sujet. Paris, Seuil, 2009. 17 €

 

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