L'Européenne

Dans Bête de cirque, beau livre qui oscille entre essai et roman, Tiphaine Samoyault nous parle de honte, d’une honte multiforme et intimement éprouvée. Il ne s’agit pas d’une « honte de classe » comme celle que cerna naguère Annie Ernaux avec tant de vigilance mais quasi du sentiment inverse, généré chez celle ou celui qui l’éprouve par un excès de distinction et de visibilité.

Dans Bête de cirque, beau livre qui oscille entre essai et roman, Tiphaine Samoyault nous parle de honte, d’une honte multiforme et intimement éprouvée. Il ne s’agit pas d’une « honte de classe » comme celle que cerna naguère Annie Ernaux avec tant de vigilance mais quasi du sentiment inverse, généré chez celle ou celui qui l’éprouve par un excès de distinction et de visibilité. Être mis en évidence alors que l’on se croit sans mérite. Se sentir coupable parce que l’on ne répond pas à une attente sociale. Ou bien encore : avoir « une lumière braquée sans pudeur sur ce que d’habitude nous ne voulons pas montrer » (p. 153).

Mais parlons un instant de ce qui soutient le roman – et qui n’est pas fiction. En 1995, alors que le drame bosniaque avec ses horreurs va vers sa fin, l’auteure se rend à Sarajevo pour y enseigner le français. Ainsi elle entre par effraction dans l’histoire et ce dans les conditions terribles que connaît la ville encerclée. Comme chacun, elle s’abrite des snipers, profite d’un débit d’eau intermittent pour prendre une douche, participe de la survie générale. C’est là qu’elle rencontre Francis Blueb, fondateur héroïque d’un centre culturel français, ou encore un Jean-Luc Godard que tout exaspère. Tiphaine Samoyault reviendra à Sarajevo quinze ans plus tard pour y assister au retour à « la normale » et y compter ses morts.

Mais le roman évoque encore l’existence parisienne d’une jeune intellectuelle, sa fréquentation d’une bande d’amis, tous étudiants et chercheurs, et leurs longs bavardages où l’on disserte de victimes et de bourreaux. La honte dans ce cercle est parfois vaincue. « Lorsqu’on était ensemble, nous étions forts de tout ce que nous avions lu. Nous n’en avions pas honte comme lorsque nous passions la journée entière à la bibliothèque à écrire une demi-page et que nous avions le sentiment de devoir nous en justifier auprès de la société tout entière. » (p. 41)

Demeure néanmoins la question d’une génération qui sait qu’elle n’a plus de cause à défendre, que le Parti ou mai 68 appartiennent au passé. Donc d’une génération « perdue » qui glisse sans mal à une honte plus générale, celle des intellectuels qui s’interrogent sur les mots qu’ils dispensent et les postures qu’ils prennent. Postures ou plus justement impostures, dont l’auteure parle bien, notant au passage que le terme « imposteur » n’a pas de féminin ou si peu (le e muet !), comme si la femme intellectuelle n’avait même pas droit à ce rôle.

Mais, dans les bifurcations du texte, se dessine une autre honte encore, plus existentielle, celle d’être homme et celle d’être femme. Ne les confondons pourtant pas, insiste celle qui écrit : « Je me suis rendu compte que beaucoup d’hommes en voulaient aux femmes de leur différence. » (p. 64) Ainsi est forcément soulevée la question de la place de la femme dans le monde, assortie d’exemples touchant à la maternité. Il est à ce propos de beaux passages, comme ceux où l’auteure, sans rechercher l’effet, relate les séjours dans des universités étrangères qu’elle fit avec son jeune fils Salomon.

Mais revenons au double épisode Sarajevo tel qu’il ouvre à ce qui peut être la question la plus centrale de l’essai. Car, par-delà politique, génération, statut professionnel ou sexe, tout le mal ne provient-il pas du fait d’être Européenne aujourd’hui ? : « Le défaut d’engagement, écrit Tiphaine Samoyault, […] naissait de la possession d’un capital dont on ne faisait plus une fierté. Être née blanche, catholique, bourgeoise, bien dotée et bien douée n’était plus une chance dans la vie mais m’empêchait à jamais d’être à une place juste. » (106).

Toute honte bue, que reste-t-il dès lors à l’auteure et à ceux ou celles qui lui ressemblent ? La réponse est peut-être fournie à même le texte par Gérard Bobillier, ce fondateur des éditions Verdier que Tiphaine Samoyault a vu disparaître. C’est ce grand Bob qui, pour l’auteure, incarne une pratique de l’ironie seule à même d’éluder la honte et ses facettes multiples. Mais une ironie, note-t-elle, qui est savoir de la mort que rien ne vient conjurer, ni l’art ni la politique. Une ironie au rire crispé qui aide à supporter mais empêche également de vivre des moments parfaits. 

Au total une bien belle machine à penser la honte et ses avatars que cette Bête de cirque qui n’arrête pas de relancer son propos dans des bifurcations narratives toujours surprenantes, toujours intelligentes ! Sinueux, le livre doit beaucoup à une écriture exigeante, une écriture qui ne cède sur rien comme il doit tout autant à quantité de petites évocations de vie glanées en passant – ah ! les choux de Sarajevo et leur « rondeur placide » au milieu de l’absolue pénurie.

Tiphaine Samoyault, Bête de cirque, Paris, Seuil, « Fiction et Cie », 2013.

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