Traductions impériales et belles infidèles

Que les littératures soient, à l’échelle du monde, en concurrence et même en lutte, nous le savons depuis que nous avons lu, de Pascale Casanova, La République des lettres (1999). La même Casanova nous apprend aujourd’hui que ces mêmes luttes existent à une bien autre échelle – celle de l’Histoire entière – et se joue cette fois entre les langues existantes.

Que les littératures soient, à l’échelle du monde, en concurrence et même en lutte, nous le savons depuis que nous avons lu, de Pascale Casanova, La République des lettres (1999). La même Casanova nous apprend aujourd’hui, dans un petit ouvrage intelligent et alerte, que ces mêmes luttes existent à une bien autre échelle – celle de l’Histoire entière – et se joue cette fois entre les langues existantes. Pour le dire tout net, vu d’Occident, il y eut toujours au cours des siècles une langue dominante (impérialiste pourrait-on dire) qui surclassa toutes les autres et ce à des degrés divers. Et nous verrons que cela passe cette fois encore par la littérature. Il y eut ainsi le grec (ancien), puis le latin, ensuite le français et aujourd’hui l’anglais. Il faillit y avoir aussi l’italien mais celui-ci a manqué son coup au temps de la Renaissance et n’a pas réussi à s’imposer.

Il y va, à chaque fois ou presque, d’une domination économique et militaire avec parfois de curieuses distorsions. Ainsi le grec est resté longtemps la langue de prestige alors que l’Empire romain s’était imposé et triomphait. Mais l’auteure ne s’attarde pas à cet aspect des choses, même si on peut le regretter.

C’est le processus culturel d’émergence qui la retient essentiellement et l’on comprendra que, Française, elle accorde toute son attention à la montée du français au XVIe siècle, et que, professeure dans une université américaine, elle se livre à des observations passionnantes sur la domination de l’anglo-américain aujourd’hui, et ce via le volume des traductions qui sont faites depuis les ouvrages les plus divers.

C’est que la domination d’une langue se juge et se jauge selon ce volume. C’est d’abord que, pour un auteur littéraire ou non, exister revient à être traduit de notre temps en anglo-américain. Ainsi il est difficile pour un auteur d’obtenir le prix Nobel de littérature s’il n’a pas été traduit au préalable dans la langue dominante. La Suède qui attribue ledit prix est d’ailleurs passée à un bilinguisme assez général, celui qui caractérise de nombreux pays dont la langue « maternelle » est à faible diffusion. En retour de la traduction en anglais, les productions anglo-américaines sont elles-mêmes largement traduites dans des « langues d’accueil » (français, allemand, italien, espagnol, etc.) et envahissent le marché.

Le chapitre le plus passionnant de l’ouvrage a trait à la façon dont le français s’est émancipé du latin à la Renaissance. Et l’épisode vaut ici comme modèle. Dans ce chapitre, tout se concentre à bon droit sur le rôle joué par la Deffence et illustration de la langue françoyse. Texte magnifique du bon poète Joachim Du Bellay, qui fut membre de la Pléiade en même temps que Ronsard, la Deffence demeure passionnante à lire tant une fière colère s’y exprime. Comme beaucoup d’autres, Du Bellay hérite d’une culture où tout ce qui est savant et « noble » a pour véhicule le latin alors même que les usagers, pratiquant ce qu’on tient aujourd’hui pour une diglossie, usent dans la vie courante de la langue vernaculaire, le français. C’est aussi que l’on vénère les grands auteurs appartenant aux littératures grecque et latine. Ils sont des « classiques ». La revendication du vaillant Du Bellay fut qu’il était temps de faire du français une langue de culture dans laquelle savants et poètes pourraient pleinement s’exprimer. Et cela passait par un indispensable enrichissement de la langue dont la condition absolue était un certain type de traduction que Du Bellay qualifiera d’imitation. Or, celle-ci ne vise pas à la fidélité textuelle mais se veut « plagiat » bien assumé. C’est qu’il s’agit de prouver que le français peut accéder à de hautes valeurs de pensée et les faire pleinement siennes selon des formulations qui lui sont propres. Véritable entreprise de conquête, pour notre auteure. « Il s’agissait, en fait, écrit-elle, de s’approprier les textes d’une langue pensée comme universelle, textes dits les « classiques », constitués en valeurs, et de procéder via les traducteurs (c’est pourquoi ils étaient inséparables du pouvoir politique), à une accumulation initiale de capital. » (p. 62)

Il s’agit donc bien, pour Du Bellay, de créer une tradition nationale pour que le français devienne, par transmutation, l’égal du latin ou mieux encore. Les traducteurs sont dès lors encouragés à traduire selon le goût national, autrement dit de façon libre. On supprimera ainsi des passages mal venus ou peu compréhensibles. On introduira des ornements originaux pour la satisfaction d’un public où comptent les femmes qui n’ont pas appris le latin à l’école. Ces traductions seront appelées les « belles infidèles » selon un vocable qui nous est resté. Celui-ci peut d’ailleurs s’appliquer à certaines traductions faites en américain aujourd’hui. « De même que le traducteur est prié de rester « invisible », note Casanova à propos de la culture américaine actuelle, de même une traduction est considérée comme « bonne », si elle se fait oublier comme traduction. » (p. 125)  De la une tendance à « neutraliser » les effets stylistiques des textes qui est pour le moins irritante.

Nous avons évoqué ici même le beau travail de Bernard Lahire sur la magie sociale dont s’entourent les œuvres d’art et sur la croyance qu’elle suppose chez les acteurs du domaine. C’est cette même magie qui, pour Casanova, préside au prestige de la langue dominante à chaque époque. A quoi la seule réponse critique réside pour elle dans une manière d’athéisme à l’endroit de la langue impérialiste et à ses ruses. Voilà qui semble quelque peu dérisoire. Après tout, le français résiste à travers notamment des actes politiques comme l’existence et l’action d’institutions francophones.

Pascale Casanova, La Langue mondiale. Traduction et domination

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. Paris, Seuil, « Liber », 2015. € 18. 

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