Cerner le fascisme à la française

Lors de sa parution en 1983, Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France, de l’historien Zeev Sternhell, suscita maintes controverses parmi tout un public intellectuel. Aujourd’hui qu’a faibli le climat passionnel entourant ce volume, on se réjouira de le voir repris en collection de poche avec une Préface neuve de l’auteur étendue sur près de 150 pages.

Lors de sa parution en 1983, Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France, de l’historien Zeev Sternhell, suscita maintes controverses parmi tout un public intellectuel. Aujourd’hui qu’a faibli le climat passionnel entourant ce volume, on se réjouira de le voir repris en collection de poche avec une Préface neuve de l’auteur étendue sur près de 150 pages.

Professeur (aujourd’hui émérite) à l’université hébraïque de Jérusalem et nourri de culture française, Sternhell défend inlassablement dans son ouvrage une seule et même thèse selon laquelle, du dernier quart du XIXe siècle jusqu’à Vichy, la France fut un laboratoire du fascisme qui devait aboutir, par convergence de ses différents courants, au régime de Pétain. Certes, le fascisme à la française n’a pas connu la même émergence brutale que celui d’Italie : Vichy a profité de la déroute nationale pour s’installer comme en douceur. Mais, dans son idéologie comme dans ses actes, il n’eut rien à envier au régime de Mussolini. Il émanait typiquement d’une collusion entre une droite nationale antisémite et un syndicalisme antimarxiste, tous deux partageant la même volonté d’en finir avec la démocratie libérale au profit d’un régime fort basé sur la collaboration des classes.

Dans son actuelle Préface, l’auteur revient d’ailleurs à sa thèse avec une énergie accrue, forte du sentiment que le travail des historiens et des politologues lui donne de plus en plus raison. Et Sternhell d’écrire avec sa fougue coutumière : « La dictature, le culte du chef, la guerre à tout ce qui de près ou de loin touchait aux principes de 89, aux Lumières, aux droits de l’homme trouvent leur concrétisation à Vichy. L’antisémitisme, de Barrès et Drumont jusqu’à Maurras et Brasillach, ainsi que toute la phalange des antidreyfusards et de leurs héritiers, la haine prêchée par la presse populaire depuis les années 1890 trouvent leur “vécu” dans les lois raciales, dans les rafles et les déportations. Ni Franco, ni Salazar, ni Mussolini ne sont allés aussi loin» (p. 74).

Ce qui fut objecté au livre de 1983, et notamment par les tenants de l’école française de science politique, l’historien René Rémond en tête, est que la France fut toujours immunisée contre la tentation fasciste pour la raison que trois droites traditionnelles – la légitimiste, l’orléaniste, la bonapartiste – se partageaient depuis la Révolution tout le terrain et ne laissaient place à rien d’autre. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare, d’ailleurs, que l’on retrouve dans le discours politique cette référence obstinée aux trois droites qui excluraient tout extrémisme. C’est aussi que, dans les années Mitterrand qui virent paraître Ni droite ni gauche, de nombreuses élites s’accommodaient bien d’une théorie qui permettait de jeter le voile sur un passé compromettant.

Donc la présente réédition se justifie, d’autant que bien des acteurs de jadis ont disparu, comme ce Bertrand de Jouvenel qui intenta un procès au livre de Sternhell et qui avait, avant guerre, rejoint le parti du fasciste Doriot. En annexe du volume, Sternhell fait le récit de ce procès et rappelle que Raymond Aron y témoigna en faveur de Jouvenel. Mais c’est l’alerte Préface qu’il faut surtout lire dans le présent volume. Elle remet bien des choses en perspective.

Néanmoins, les analyses de 1983 gardent tout leur intérêt, simplement tempéré par ce qu’a d’univoque et de répétitif la thèse défendue. Se succèdent de la sorte des examens serrés s’attachant aux déclarations et prises de position des leaders de l’époque et spécialement de ceux qui ont marqué l’entre-deux-guerres. Sont ainsi repris tous ceux qui voulurent inlassablement qu’à un système parlementaire débilitant fût substitué un État fort dirigé par un chef. Ceux encore qui tenaient que la lutte des classes appuyée sur le prolétariat avait fait son temps et devait faire place à une collaboration de « corporations » mobilisées dans une vaste reconquête. Si cependant cette vague de fond, qui gagna à elle tant de gens, tarda à passer, c’est qu’elle s’affrontait aux forces républicaines résolues, celles qui firent le Front Populaire. Mais cela ne suffirait pas jusqu’au bout.

Parmi les chapitres consacrés aux figures de l’époque, ceux qui traitent des personnalités venues de la gauche sont les plus intéressants. Comment ont-ils pu, se dit-on à chaque fois ? Ainsi du chapitre réservé au « socialisme pour toute la nation » d’un Marcel Déat ou des chapitres relatifs à la grande figure du Parti Ouvrier Belge que fut Henri De Man. Intellectuel d’exception, De Man entendait rendre une orientation éthique au socialisme. Il sera, pour la Belgique et pour la France, le grand inspirateur d’un « planisme » qui acceptait le capitalisme mais entendait le contrôler à travers la nationalisation des banques et la collaboration des classes.

Aujourd’hui plus que jamais, Sternhell nous aide à repenser Vichy et ses préludes, nous aide aussi à ne pas oublier. Et de concéder pourtant que le vichysme s’était tellement banalisé en France qu’un temps d’amnésie fut nécessaire au lendemain de la Libération. « On ne pouvait raisonnablement, note-t-il un  peu ironiquement, demander des comptes à la grande masse des cadres de la société » (p.107).

Aujourd’hui, la thèse de Sternhell a marqué des points et il y eut bien un fascisme à la française. L’important n’est toutefois pas de le « décréter » comme tel mais de voir quels sont les critères définitoires qui nous permettent de le cerner.

Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France, Paris, Gallimard, « Folio Histoire », 2012.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.