L’écriture disséminante de Jérôme Game

Le livre de Jérôme Game, DQ/HK, pose la question : que peut un livre, que peut être un livre aujourd’hui ? Il ne s’agit pas de se demander ce qu’est un livre mais ce qu’il ouvre comme possibilités, ce qu’il défait et produit.

Le livre de Jérôme Game, DQ/HK, pose la question : que peut un livre, que peut être un livre aujourd’hui ? Il ne s’agit pas de se demander ce qu’est un livre mais ce qu’il ouvre comme possibilités, ce qu’il défait et produit.

Cette question fait du livre le lieu ouvert de possibilités nouvelles, d’actions créatrices, lieu d’un futur du livre qui est aussi le futur d’autre chose que le livre. Demander ce que peut un livre revient à faire apparaître la nature hétérotopique du livre, l’espace de l’écriture qui ne peut que se nier en tant qu’espace prédéterminé pour s’affirmer paradoxal, sans coordonnées fixes, sans frontières immuables : un espace qui implique la répétition de sa propre négation car seuls les possibles et les mouvements créatifs le définissent – pour un autre futur du livre autant que du monde.

DQ/HK est plus qu’un livre, ou autre chose qu’un livre, ou un livre d’un nouveau genre. Il est un objet qui interroge et perturbe la forme-livre, tirant cette forme vers ses propres limites, la faisant se déployer vers autre chose : le son, la musique, l’image – bien que ce livre ne contienne pas d’images –, internet, le paysage, etc. On dira qu’il s’agit d’un livre de poésie, mais qui tend aussi vers la fiction en parcourant l’espace même de la fiction, l’espace hétérotopique de l’écriture qui est toujours, qu’il s’agisse de poésie ou de roman, fiction.

Le livre de Jérôme Game se divise en deux parties. La première, DQ, est relative au personnage de Don Quichotte, alors que la seconde, HK, concerne la ville de Hong-Kong. DQ/HK retrouve ainsi la division du roman de Cervantès, celui-ci présentant dans un premier volume les aventures de Don Quichotte tandis que dans le second, Don Quichotte, reconnu par les autres personnages et par lui-même comme le héros du premier volume, se dédouble en un personnage de fiction et une personne « réelle » qui n’en est pas moins un personnage créé par Cervantès. La construction complexe et les thèmes du roman de Cervantès se retrouvent, déplacés, dans DQ/HK qui en reprend la logique et certaines thématiques, les répétant à partir de leurs limites.

Au 17e siècle, avant la publication du second tome rédigé par Cervantès, avait été publiée sous pseudonyme une suite des aventures du  premier volume, suite qui n’était pas de Cervantès et que celui-ci intégrera en y faisant référence dans les pages du second tome. Si cette anecdote souligne les rapports complexes que Cervantès tisse entre l’écriture, le réel et le livre, elle fait aussi apparaître le Quichotte comme un générateur – et c’est ainsi que Jérôme Game considère le roman de Cervantès, comme une machine productrice –, une machine d’écriture et de réel par lequel les textes, les livres, les personnages, la réalité sont mis en abyme, se dédoublent et ne cessent de se métamorphoser, produisant d’autres textes, proliférant en d’autres livres ou, au cours de l’Histoire, en autre chose que des livres (des films, des œuvres lyriques, graphiques, etc.). Le Quichotte s’inscrit lui-même dans cette logique et ces relations proliférantes puisque si, par exemple, le roman de Cervantès est présenté par celui-ci comme traduisant des textes écrits par un auteur arabe, il met surtout en scène un personnage pour lequel le monde est un texte, est constitué de signes par lesquels se répètent inadéquatement les romans de chevalerie, le personnage de Don Quichotte étant lui-même la répétition décalée des chevaliers de la littérature médiévale.

Par cette répétition généralisée, nécessairement dissymétrique, l’écriture et le monde demeurent différents et pourtant indiscernables : le monde est un texte, un ensemble de signes qui, renvoyant à des textes, perd son évidence, perd son unité, son ordre stable, pour basculer à l’intérieur d’une différence impossible à combler. Le monde diffère des livres mais il diffère aussi de lui-même – autant que les livres diffèrent du monde et deviennent autre chose qu’eux-mêmes, renvoyant ainsi, comme le monde, à une différence universelle par laquelle ce qui est n’est pas et ne cesse de devenir autre, de se disséminer à travers la différence – ou la différance, comme l’écrivait Derrida –, à travers un mouvement sans fin de dissémination et différentiation par lequel le verbe être est ruiné. L’ontologie devient, pour parler encore comme Derrida, une hantologie – règne du différent, du différant, par lequel s’affirme le devenir, la répétition, la dissémination du monde, des signes, de la pensée.

Si, pour Don Quichotte, le monde renvoie à des livres et est un livre, si les livres renvoient au monde, alors cette correspondance, dans l’ordre de la représentation, affirme que le monde et les livres disent la même chose : le monde et les livres se représentent simultanément en énonçant, selon des signes différents, le même. Or, si Cervantès insiste sur les décalages entre le monde et les livres, sur la dissymétrie du rapport qui fait que Don Quichotte, contrairement à ce qu’il croit, ne reconnaît pas les livres dans le monde et inversement, c’est que sous la représentation, impliqué bien que masqué par elle, se déroule le mouvement de la répétition par lequel le monde et les livres ne se représentent pas mais se répètent et diffèrent, sont des variations par lesquelles ils sont liés tout en différant. On dit souvent que dans le roman de Cervantès le héros se trompe et que, victime d’illusions, il prend des moulins pour des géants. Mais ceci n’est valable que pour une logique de la représentation posant que l’erreur découle de ce que l’on n’identifie pas le même dans le monde et dans les livres ou la pensée. Au contraire, pour une logique de la répétition il n’y a pas de vrai ni de faux, pas de répétition ratée ou réussie, pas de correspondance ou d’identité à reconnaître à travers la multiplicité des signes : il n’y a que des variations différentiantes, des différences et de la dissémination par lesquelles le monde et les signes des livres ou de la pensée, ayant perdu leur socle commun, se dispersent à la surface de variation chaotiques.

C’est de cette logique de la répétition et de la dissémination dont il serait question dans le Quichotte de Cervantès. C’est en tout cas ce qu’inviterait à y voir la lecture du livre de Jérôme Game qui répète le livre de Cervantès autant que certains avatars qui, à travers l’Histoire, ont repris celui-ci en l’inscrivant dans d’autres devenirs. On pensera surtout au film inachevé d’Orson Welles, central dans DQ/HK, film dont l’inachèvement, le caractère intrinsèquement défait, décousu, chaotique, serait, paradoxalement, la réalisation nécessaire de la logique fictionnelle du Quichotte. Le livre de Jérôme Game est autant la reprise du double roman de Cervantès que de la doublure exacerbée de ce roman par Orson Welles. Celui-ci s’est consacré à ce film durant 14 ans, sans le terminer, tournant des scènes selon l’occasion, dans des lieux improbables entre Paris, le Mexique, l’Italie, l’Espagne – l’errance du personnage espagnol devenant celle, internationale, de Welles, mais surtout de ce work in progress qu’est le film qui, loin de retrouver l’Espagne de Don Quichotte partout – logique du Même – intensifie l’errance de celui-ci à travers le monde comme à travers le temps, Welles promenant son personnage au XXe siècle, redoublant ainsi la différence du livre avec le monde comme avec lui-même, introduisant dans le monde « actuel » ce personnage sorti du 17e siècle et qui le fait différer de ce qu’il est supposé être et n’a jamais été, le rendant à la dissémination universelle où demeure le film inachevé.

Ce sont tous ces éléments qui composent DQ/HK, l’auteur répétant le livre de Cervantès ou le film de Welles pour, à son tour, en intensifier les thèmes et les logiques. S’il est question d’errance dans ce livre, cette errance fait communiquer autant qu’elle disjoint l’Espagne et Hong-Kong : le monde est devenu moins le lieu homogène d’une errance qu’une réalité elle-même errante où le monde n’existe pas, où existe seulement l’errance du monde, le monde comme errance à parcourir, comme différences à éprouver autant qu’à connecter de manières multiples, nécessairement inachevées. L’errance du personnage créé par Cervantès est devenue celle du monde et d’une écriture – l’écriture de Jérôme Game – qui, errance de la langue à travers la langue, errance d’une écriture qui est d’abord mouvement, parcours et inachèvement, dissémine les choses, les êtres, les espaces, les temps, les pensées, les livres qui alors ne sont plus, qui sont uniquement des fantômes possibles pris dans le mouvement sans fin de la répétition.

Errante, l’écriture de Jérôme Game est donc disséminante. L’errance est celle de la syntaxe et de la grammaire déstructurées (« HongK c’est HongK ong c’est »), parfois « fausses » mais d’une fausseté qui n’a plus son sens habituel puisqu’elle est avant tout l’effet et le signe du mouvement rapide de la langue, de l’errance d’une langue se détachant de l’ordre fixe de sa logique représentative, le signe d’une différenciation qui ouvre des possibles de la langue et du monde. Cette errance est aussi celle d’une forme de récit qui amène à traverser les lieux espagnols du Quichotte, le work in progress du film de Welles et, dans la seconde partie du livre, la ville de Hong Kong. Si les deux parties diffèrent par les lieux auxquels elles se rapportent, elles sont liées par le mouvement d’une errance qui n’est pas seulement celle d’un fantôme de narrateur qui en creux se dessine, mais est surtout celle du monde lui-même où l’Espagne c’est aussi, sans l’être, Hong Kong (comme, pour Welles, l’Italie ou la France pouvaient « être » l’Espagne de Don Quichotte). L’errance ignore l’ordre géographique du monde, comme l’écriture ignore les noms et les frontières de la grammaire. De ce point de vue, la barre oblique qui, dans le titre, sépare DQ et HK est significative et peut également être regardée comme la marque d’un pli qui rabat l’une sur l’autre les deux parties, non pour les identifier mais pour superposer deux différences qui ne correspondent pas et pourtant s’agencent, chacune répétant l’autre, chacune étant une variation de l’autre, une prolifération à partir de l’autre, par un même mouvement qui passe de l’une à l’autre, dans une errance disséminante de la langue autant que du monde.

Cette logique se retrouve dans le fait que le texte écrit dans les pages du livre – les deux textes des deux parties – est doublé par la version orale de ce même texte proposée dans les deux cd qui accompagnent le livre. Les textes sont « mis en son » et lus, combinés à un environnement sonore, un travail sur les voix qui les répètent en les déplaçant, les faisant passer de l’Espagne et Hong Kong à un nouvel espace, celui d’un corps, d’un souffle qui lit, mais aussi celui des machines sonores qui mixent, ajoutent des effets, des ambiances : les textes ainsi répétés ne sont plus les mêmes, comme Don Quichotte répété dans DQ/HK – et en un sens absent du livre – n’est plus le même, comme le monde répété dans le livre n’est plus le même, pas plus que le livre – tout étant disséminé, multiplié, pris dans la durée du mouvement pur de la répétition où a lieu l’écriture de Jérôme Game.

Dans DQ/HK, Don Quichotte est à peine présent et Hong-Kong est aussi, en même temps, autre chose qu’Hong-Kong. Les frontières et limites – y compris celles de la grammaire, de la ponctuation – s’évanouissent ou se transforment en faux raccords par lesquels on saute de l’Espagne à Hong-Kong, d’une proposition à une autre pourtant, en un sens, déconnectée. Si Jérôme Game multiplie dans le livre des interrogations telles que « qu’est-ce qu’on voit ? », « on est où là ? », s’il multiplie les lieux et les temps, c’est que ce que l’on voit n’est jamais ni ce que l’on voit ni ce qui est à voir, s’il multiplie les glissements syntaxiques et grammaticaux c’est parce que ce que l’on dit n’est jamais ce que l’on dit ou voudrait ou devrait dire : tout glisse entre les mots et les choses, entre les mots eux-mêmes, entre les choses elles-mêmes, à travers les différences qui, dans le monde et la langue, ouvrent des distances irréconciliables, à l’intérieur de mouvements qui agencent les mots et les choses autant que les choses entre elles ou les mots entre eux sans les faire correspondre, tout n’étant que répétition dissymétrique de soi et d’autre chose que soi.

Par son écriture, DQ/HK tend sans cesse vers la création de possibles de la langue et du monde. Le monde n’existe pas, il est sans cesse produit, articulation de différences relatives et mobiles. Le monde a basculé dans une multiplicité, une dissémination par lesquelles il n’est pas mais devient, le et ayant remplacé l’être : le monde comme hétérotopie. Le monde existe d’autant moins qu’il est indissociable du langage qui l’habite, non pas à la manière dont, dans la logique de la représentation, le monde et le langage disent la même chose et où les signes dans le monde sont en même temps ceux d’une pensée pour laquelle l’ordre du monde est transparent, mais parce que le langage est ce par quoi l’écrivain – comme Don Quichotte/Cervantès – se rapporte au monde : celui-ci devient un ensemble de phrases, de propositions mais déconnectées du monde, phrases défaites pour un monde défait et mobile, le monde répétant la langue, la langue répétant le monde, les deux se dissociant par la répétition qui les associe autant que, par la même répétition, ils se dissocient d’eux-mêmes.

Si la langue est ce que l’écrivain ne peut éviter, le monde apparaît aussi par les images, les photographies, les films, les atlas et les guides touristiques, internet et Google Earth : autant de moyens qui ne produisent pas une reproduction ou représentation du monde mais, là aussi, le répètent, l’effacent et le créent. Jérôme Game, dans DQ/HK, utilise comme la langue tous ces instruments par lesquels il déplie et aplatit le monde tel une carte qui serait le monde lui-même. C’est cette carte faite d’une juxtaposition de différences que l’écriture parcourt, à travers laquelle elle ne peut qu’errer, carte mobile, variable, pliable et dépliable selon des plis sans cesse différents – l’écriture étant cette carte elle-même, avec ses plis, ses déplis, ses mouvements. Si le monde n’existe pas, c’est parce qu’il n’est pas une réalité extérieure à ce qui le dit ou le montre, distincte des signes et supports qui l’expriment ou la font apparaître – il n’est pas dissociable des phrases, des images, des films, des sons, des musiques, des livres, des appareils qui, loin d’en permettre une représentation plus ou moins réussie, une correspondance plus ou moins adéquate selon l’ordre du vrai et du faux, produisent au contraire des perspectives du monde, des points de vue variables et nouveaux qui sont le monde lui-même, à chaque fois répété, à chaque fois nié et transformé, nomadisé, disséminé à travers d’autres possibles du monde qui valent comme autant d’autres mondes.

Le monde est donc, devient donc l’ensemble mobile et disjonctif des phrases, des films, des musiques, des architectures, des livres, des photographies qui le disent et le montrent sans, paradoxalement, le dire ni le montrer – ensemble hétérogène, hétérotopique, qui ne cesse de se nier lui-même par le mouvement de la répétition qui sans cesse le traverse en tous points, produisant sans cesse de nouveaux possibles et de nouvelles errances. C’est à travers cet agencement multiple qu’est le monde qu’erre l’écriture de Jérôme Game, qu’existe l’espace lui-même hétérotopique, hétérogène et disséminé de DQ/HK – c’est cet espace du monde qu’est l’écriture de Jérôme Game, écriture-errance d’un monde disséminé.

Cette logique de la dissémination serait par définition la logique de la fiction, celle-ci étant moins un genre littéraire que la logique de la littérature lorsqu’elle cesse d’être représentation pour devenir le mouvement d’un monde et d’une pensée multiples, hétérogènes, hétérotopiques – la fiction étant une autre manière d’être du monde et de la pensée, une façon de penser pour la pensée qui embrasse les paradoxes de la pensée et du monde, une façon d’être pour un monde lui-même paradoxal. Le monde, la langue et la pensée comme fiction, n’est-ce pas ce que l’on trouve déjà dans Don Quichotte ? Dans le livre de Jérôme Game tout a basculé dans cet espace de la fiction, jusqu’à Don Quichotte qui, absent du livre en tant que personnage, pourrait trouver sa répétition dans le « Je » qui est aussi un  « Nous », un « On », dans le narrateur fantomatique qui, à travers le texte, lit, regarde, décrit, entend, perçoit, erre à travers ce monde qu’il parcourt, lui-même errance à travers l’errance du langage, la dissémination du monde : narrateur qui est/n’est pas Don Quichotte, qui est/n’est pas l’auteur, qui est/n’est pas Orson Welles, qui est/n’est pas lui-même car, comme Don Quichotte, il est devenu fiction, le lieu hétérotopique d’un Je disséminé.

L’écriture de Jérôme Game, par la dissémination du monde et de la pensée qu’elle produit et parcourt, par le mouvement de la répétition qu’elle impose aux choses, au langage, à la pensée, défait l’ordre du monde autant que du langage ou de la pensée – pour un autre espace de la pensée, un autre espace du monde, du langage, des livres. C’est vers cet espace disséminé, autre et par nature paradoxal, que tend le travail de Jérôme Game, autant dans ses performances que dans ses livres où, au plus près de la répétition et de sa durée, il s’agit non de dire le monde mais de le produire, de produire des possibles du monde, une multiplicité du monde, de la pensée, du langage. Ce qui serait l’énoncé même de ce que peut la littérature.

Jérôme Game, DQ/HK, préface de Jean-Michel Espitallier, éditions de l’Attente, 2013, 127 pages + 2 cd, 17 euros.


Un entretien avec Jérôme Game dans Inferno Magazine : http://inferno-magazine.com/2013/10/15/un-entretien-avec-jerome-game/

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