Angot dans la foule

Le récent livre de Christine Angot est en décalage par rapport aux romans antérieurs de l’auteure. Il part d’un beau titre presque affectueux, La Petite Foule, et se poursuit avec des portraits de personnages d’une vive acuité. En une page ou deux bien souvent, une vie se résume, un “caractère” s’avoue sans que soit porté de jugement.

Le récent livre de Christine Angot est en décalage par rapport aux romans antérieurs de l’auteure. Il part d’un beau titre presque affectueux, La Petite Foule, et se poursuit avec des portraits de personnages d’une vive acuité. En une page ou deux bien souvent, une vie se résume, un “caractère” s’avoue sans que soit porté de jugement. Et cela finit par constituer un ensemble passionnant, à l’intérieur duquel le lecteur aime à circuler à la rencontre de notations justes et de traits surprenants.

La Petite Foule, roman ou essai ? Roman sans doute comme le veut l’auteure qui a choisi de rassembler en une vaste communauté les êtres le plus divers (enfants et animaux compris), n’entrant pas ici en relation mais appartenant tous au monde le plus familier, le plus en prise sur notre temps. Cela étant, il faut peu pour que le roman tende vers quelque essai d’ethnologie contemporaine et parisienne dont le propos serait de s’interroger sur le “comment vivre” des gens d’aujourd’hui tels que nous les croisons dans la rue ou en n’importe quel lieu. Dit autrement : comment ces gens-là, dont nous sommes, s’arrangent-ils avec leur vie et comment font-ils pour continuer ? Car le drame couve sous les portraits qui nous sont proposés en brèves biographies prises sur le vif. Il n’est pas question d’enquête cependant et l’invention garde sa part chez une narratrice qui semble aller avec chacun de ses acteurs à la recherche d’une identité.

À cet égard, l’une des figures marquantes du répertoire propose une clé de lecture du volume. Il s’agit de cette “femme du matin” (chaque fragment est ingénieusement titré) qui, partant au travail, dit se projeter en toute occasion sur l’une des personnes qu’elle croise. C’est qu’elle voudrait connaître celle-ci et peut-être se substituer à elle : “Quand je sors de chez moi le matin pour aller travailler, je choisis une personne parmi celles qui sont dans la rue, et j’imagine que je suis elle.” (p. 132). De fait, les portraits d’Angot – de rapides instantanés parfois – entrent dans des vies comme par effraction, tentant de savoir ce qui fait la singularité d’une humanité moyenne en ses divers échantillons.

Il y va ainsi d’un vaste brassage social sans que pour autant la marque d’appartenance soit la plus déterminante. L’on passe ainsi de “La jeune chômeuse”, si justement “saisie”, au “mari de la milliardaire”, qui ne l’est pas moins. Et c’est comme si ce brassage convergeait vers ces lieux d’anonymat que sont par exemple, au début du roman, le cimetière pendant un enterrement ou, vers la fin, le hall d’un aéroport lors d’un décollage retardé. Là, nous sommes au plus intime de la “petite foule”, c’est-à-dire à même la banalité d’un “comment c’est” dont il y a peu à dire. Et pourtant…

Et pourtant chaque être dans le volume possède sa marque singulière, et cette marque, à l’image de l’humaine condition, est fréquemment faite de qualifications disjointes. Et c’est là un des charmes de La Petite Foule. Chaque composition particulière se veut discrètement boiteuse, constituée de traits qui s’apparient mal. Des exemples ? Voici “La “joueuse de tennis” qui reçoit ses amis dans la cuisine. Et puis, à la chute du texte, elle se révèle d’origine allemande et en conflit avec son vieux père resté antisémite. Voici “La jeune mariée” qui a convolé un peu malgré elle. Mais elle est toute à son mari et se dit contente de l’amour qu’il lui fait. Et ceci pourtant : “Au mariage d’un de leurs copains, elle a eu un coup de foudre pour le frère de la mariée, un peintre, pendant toute la soirée, il y a eu des échanges de regards, et une chaleur qu’elle sent encore dans le bas du ventre quand elle y pense.” (p. 110) Et puis voici “Le lecteur de journaux”. Fils de résistant communiste, il s’intéresse à la politique et possède une maison à Trouville. Feuilletant des magazines, il veut montrer un article à son interlocuteur et soudain place à côté de son visage une pub du journal avec la tête de Steve McQueen pour faire “constater la ressemblance” (p. 143).

Angot ou tout un art aimable du biscornu, du trait qui disjoncte. Mais ne sommes-nous pas tous des disjoints ? Sourions-en donc avec la romancière pour ne pas en pleurer. Ou bien rêvons d’autre chose avec ses  deux jeunes cousines qui voudraient convertir la société entière au jeu de cache-cache ou avec ses oiseaux qui, par-delà la fenêtre, l’invitent à apprendre leur langue: “Tttt, ttt, ttt. Tda tda. Fluit.” (p. 255). 

Mais ce beau livre qu’est La Petite Foule marque-t-il vraiment une rupture dans le parcours d’Angot, comme le voudraient avec un soulagement suspect quelques critiques ? Il est vrai qu’à une écriture tout en secousses et en glissements a succédé un style presque classique. Il est vrai encore que le “je” de naguère a cédé la place à une personne tierce. Mais comment ne pas voir que, dès les romans antérieurs, des effets “petite foule” survenaient déjà dans l’étirement du drap social ? Et comment, ici même, ne pas retrouver chez la narratrice les réfractions d’un passé personnel ? Bref, avec ce roman, une vision se creuse et s’approfondit pour notre plus grand plaisir.

  • Christine Angot, La Petite Foule, Flammarion, 256 pages, 19 €

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